Pastore-Riquelme, les « pechos frios » argentins

En Argentine, jouer avec le cœur est primordial. Pour preuve, les supporters argentins peuvent décrier une légende comme Lionel Messi le trouvant trop apathique sous le maillot de l’Albiceleste. D’autres joueurs ont été traités de pechos frios par leurs compatriotes, ce qui signifie littéralement « poitrine froide » c’est à dire un footballeur qui n’a pas de cœur, qui ne se bat pas. Juan Romàn Riquelme était ce genre de joueur, un numéro 10 argentin en outre. Dans son pays, on dit de Javier Pastore que « quand il faut être chaud, il est froid » mais tout amoureux de football ne peut qu’admirer l’ancien parisien lorsqu’il est en pleine forme.

JAVIER PASTORE, L’ETERNEL MYSTERE

(Source : onzemondial.com)

Car il est bien là le problème, il est assez peu souvent en forme, selon Transfermarkt le meneur de jeu argentin a subi vingt-trois blessures dans sa carrière. Jamais très graves puisque la plus longue est de soixante-six jours où il a loupé quatorze matchs avec le PSG, mais elles sont récurrentes avec notamment les cinq dernières qui sont au mollet. En plus de cette fragilité « El Flaco » peut agacer par sa nonchalance. Parfois brillant, parfois exaspérant il interpelle tout le monde et ne laisse personne indiffèrent. Elégant, magique, étincelant, mystérieux, fragile et frustrant tant d’adjectifs qui montrent que ce n’est pas un joueur comme les autres. Souvent fustigé pour être un pecho frio alors qu’il jouait à Huracan et n’avait même pas vingt ans il raconte : « Un jour j’ai marqué, je me suis mis devant les supporters et j’ai fait ça [il se lève et se frotte le torse] comme pour me réchauffer le ‘pecho’ « . Mais comme beaucoup de joueurs ayant le même profil, l’apport de Pastore se remarque uniquement sur le terrain par les émotions qu’il transmet. Ce n’est en aucun cas un homme qui joue pour les statistiques et est très lucide sur celles-ci comme il l’explique dans France Football : « Parfois tu peux avoir 99% de passes réussies mais aucune n’a créée un décalage ou une occasion de but. […] Sur dix passes, je vais en tenter dix pour en faire une passe décisive. S’il y en a trois qui passent, ce sont trois occases de but. Et, selon l’attaquant qu’on a, ça fait un ou deux buts. Je préfère louper sept passes mais que les trois autres nous offrent une occase. Après chacun son style de jeu ».

Celui de Pastore est très marqué et très marquant. Meneur de jeu longiligne aussi élégant qu’intelligent balle au pied il est un vrai numéro 10 à l’ancienne. « J’ai toujours voué un culte aux meneurs de jeu […] Petit, je n’avais d’yeux que pour Riquelme, j’observais les yeux collés à l’écran de télé la relation qu’il créait avec son avant-centre. A travers lui, j’ai découvert le geste que j’aime le plus : la passe. Il a été une idole en Amérique du Sud. Il a ressuscité le rôle du milieu axial. Je suis très loin d’avoir son influence sur le jeu. J’aspire à m’en approcher autant que possible » dit Pastore lorsqu’on l’interroge sur le poste qu’il occupe. Si Pastore a pour idole Riquelme ce n’est pas anodin puisqu’il est lui aussi réputé pour être un pecho frio.

JUAN ROMAN RIQUELME, LE GENIE INCOMPRIS

(Source : sofoot.com)

La carrière de Riquelme est un paradoxe total et encore plus que Pastore, c’est pour cela qu’il restera dans l’histoire. Comme son compatriote, ce sont deux joueurs anachroniques qui auraient eu une bien plus grande carrière s’ils avaient joué dans les années 90. Comme Pastore, il ne courait pas beaucoup et surtout était lent mais pourquoi être rapide alors qu’il voit tout avant tout le monde et qu’il a ce sens du placement hérité du « futbol de potrero » (du terrain vague). Il ne perd jamais un ballon car il le protège comme personne c’est d’ailleurs grâce à cette protection de balle qui mena Boca Juniors sur le toit du monde lorsque l’équipe argentine gagna le mondial des clubs face aux Real Madrid des Galactiques en 2000. Car oui, avec ses chevilles aussi souples que des poignets, Juan Romàn Riquelme a marqué à lui seul le plus grand âge d’or du club de Boca Juniors pour lequel il a joué treize saisons cumulées. Treize années de passes millimétrées, de coups-francs superbes et de dribbles dévastateurs feront de lui le meilleur joueur de l’histoire des Xeneizes selon les hinchas. Son style de jeu lent lui vaut le surnom d’ « El Ultimo Diez » (le dernier numéro 10) au pays de ce poste et numéro sacré porté par Kempes, Ortega ou encore Aimar. Daniel Valencia dira le jour de la retraite de Riquelme : « Le dernier numéro 10 du football s’en va. Ils nous ont éliminé, aujourd’hui prévaut le résultat ». Il est vrai que son enchainement contrôle passe lobée sur un pas dont lui seul connait la recette manque au football actuel.

Malgré tout son talent Riquelme a manqué son rendez-vous promis avec l’Europe. En 2002, il arrive au Barça en provenance de Boca, dès son arrivée Louis Van Gaal, l’entraineur de Barcelone, lui dit « avec le ballon, tu es le meilleur joueur du monde. Mais sans la balle on joue à dix ». Durant une saison il le fait peu jouer et quand il l’aligne c’est ailier gauche donc un poste qu’il n’apprecie guère et où il ne peut pas montrer l’étendue de son talent. Une année décevante avant de partir à Villareal où il écrira les plus belles pages de l’histoire du sous-marin jaune. C’est lors de ces quatre années passées sur le littoral espagnol que le terme de héros tragique prend tout son sens. Peu appréciait en Europe et surtout sur la péninsule ibérique pour sa nonchalance car il n’est pas le soldat que le football moderne exige il mène quand même Villareal dans des sphères inimaginables. Il permet à son club d’arriver en demi-finale de la Ligue des Champions avec une campagne où il aura été exceptionnel et irréprochable. Un héros… tragique puisque Juan Romàn Riquelme sera l’homme qui éliminera Villareal face à Arsenal en manquant le penalty qui aurait pu emmener une prolongation (défaite 1-0 sur la double confrontation .Ndlr). Il ne s’en remettra jamais est quitta le vieux continent l’année suivante. Lors de son passage en Europe il ne sera d’abord pas appelé pour la Coupe du Monde 2002 car Marcelo Bielsa, le sélectionneur argentin, le trouve trop lent. Puis, il brillera au mondial 2006 avant d’assister impuissant à la défaite de son pays en quart de finale face au pays hôte allemand car José Pékerman le fait sortir au moment où l’Albiceleste mène 1-0 et doit désormais défendre, résultat final 1-2. Tout est paradoxal dans sa carrière et le fait que c’est lorsqu’il sort, lui, le joueur qui défend le moins au monde, que l’Argentine encaisse deux buts fatals le prouve. Oui, comme Javier Pastore, il ne défendait pas mais quiconque aime le foot ne peut qu’aimer ce genre de joueurs dont un seul ballon touché suffira a vous faire passer un bon moment.

Juan Romàn Riquelme incarne un football en voie de disparition -s’il n’est déjà pas éteint-, il a commencé sa carrière au siècle dernier, il n’en ai jamais vraiment sorti. Joueur atypique et peu en phase avec son époque et le foot européen, un artiste comme on n’en voit que trop rarement remplacé par des joueurs « multi-polyvalent » qui dribblent, marquent et passent en même temps mais font tous moins bien que lui. Après son aventure espagnole il décida de retourner là où il était vraiment compris et apprécié pour ce qu’il était et non pour ce qu’il aurait dû être, à Boca Juniors. Tellement passionné par ce club il accepta d’y jouer « bénévolement » durant une saison puisque Los Bosteros avaient besoin d’argent. C’est en 2014 qu’il quitta le club sachant très bien que la direction voulait s’en séparer pour des raisons financières et que si Boca ne veut plus de Romàn c’est le football tout entier qui ne veut plus de Romàn. Les plus romantiques, les plus passionnés, les plus obstinés auraient voulu le voir continuer à fouler les pelouses encore et encore. Ils savent qu’il participait tellement peu aux phases défensives qu’ « El Ultimo Diez » aurait pu jouer encore de longues années car son jeu le permettait. Seulement, il a voulu partir lorsque le football qu’il a aimé ne lui correspondait plus et n’avait plus de place pour lui. Mais pour l’éternité, Romàn, numéro dix floqué dans le dos, écartera ses oreilles pour écouter la Bombonera scander son nom.

Enzo Leanni

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

2 commentaires sur « Pastore-Riquelme, les « pechos frios » argentins »

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