Dimitri Payet ou la question de la régularité

Dimitri Payet est l’un des joueurs les plus clivants de Ligue 1. Entre ses fans, capables de tout lui pardonner, et ses détracteurs, prêt à tout pour rappeler ses défauts, les débats font souvent rage. Parmi les sujets de divergence, un revient toujours sur le tapis, sa régularité ou justement son irrégularité. Pour une partie des amateurs français de football, Dimitri Payet est irrégulier est cela fait de lui un joueur « surcoté » -expression qui revient également souvent pour le qualifier- ou du moins un « gâchis ». Son cas est seulement l’exemple d’un problème plus profond du football moderne : la question de la régularité. Dimitri Payet a justement la carrière parfaite pour répondre à celle-ci. Le Réunionnais est passé par Nantes, Saint-Etienne, Lille, Marseille et West Ham, avant de retourner faire frissonner le Vélodrome. Une carrière marquée par des hauts et des bas que l’on va redécouvrir ensemble.

DU JOUEUR « CANAL + » À BIELSA

(Source : sofoot.com)

Dimitri Payet débute sa carrière professionnelle avec Excelsior à La Réunion avant de revenir en France métropolitaine (après avoir terminé sa formation au Havre sans y jouer en pro .Ndlr) en l’occurrence au sein du FC Nantes. Il passe alors trois ans à enflammer la Beaujoire par à-coups en étant capable de gestes fabuleux comme de passer totalement à côté de certains matchs. Les rumeurs enflent à ce sujet estimant qu’il choisirait ses rencontres en fonction de la popularité de celles-ci et de l’adversaire. Sur les réseaux sociaux comme dans les tribunes jaunes et vertes on le surnomme « le joueur Canal + » en référence au prime-time de la chaine le dimanche soir à 21h. Son aventure nantaise se conclut par une relégation du club en Ligue 2 ce qui entraine son départ vers l’ASSE. Chez les Verts, Payet va se montrer capable d’hausser son niveau de jeu dans un club aux attentes plus exigeantes. Par intermittence seulement. Des coups d’éclats remarqués, notamment son coup-franc salvateur dans le Derby, mais vite oubliés après ses prestations plus en dedans.

Cette irrégularité n’inquiète pas les dirigeants lillois qui, à l’été 2011, décident qu’il rejoindrait leurs rangs à la suite d’un achat de huit millions d’euros. Avec les Dogues, il va commencer à s’affirmer de plus en plus jusqu’à connaitre un appel de Laurent Blanc en Equipe de France. En concurrence avec Joe Cole, Dimitri Payet est toutefois toujours irrégulier. Ses performances en dents-de-scies laissent penser que nous passons à côté d’un grand joueur. Malgré cela, l’Olympique de Marseille croit encore en lui et estime qu’il est loin de se diriger vers un carrière gâchée. C’est justement dans la cité phocéenne que le tournant se déroule. Sa saison 2013/14 enchante déjà le Vélodrome sans dissiper intégralement les doutes du grand public sur son irrégularité.

L’année suivante, cependant, Dimitri Payet voit la page de son début de carrière se tourner. La page suivante est vierge et c’est Marcelo Bielsa qui tient la plume. L’entraineur argentin, dont la révolution est grande dans le football, va permettre à son joueur de passer un palier. En plus d’être le joueur frisson que l’on connaissait déjà, Payet va devenir le joueur régulier dont l’OM et l’Equipe de France ne pourront plus se passer. L’histoire ne pouvait être qu’explosive entre l’intransigeant Bielsa et le volatile Payet. Des propres aveux du numéro 10, le coach ne l’a « jamais lâché ». C’est parfois allé jusqu’au clash comme le jour où « El loco » lui a ordonné de quitter l’entrainement coupable d’avoir arrêté de jouer car un de ses coéquipiers était au sol. Pas une seconde de répit n’était accordé à Dimitri Payet et cela lui permit de faire la plus belle saison depuis ses débuts, à 27 ans.

L’ANGLETERRE À SES PIEDS

(Source : rmcsports.fr)

A l’été 2015, après avoir terminé quatrième de Ligue 1 et avec un organisme bien diminué par la charge de travail demandée par Bielsa, Dimitri Payet quitte l’OM et s’envole vers West Ham. Il avait déjà connu des clubs de milieu de tableau en France, il va maintenant en découvrir un en Angleterre. Loin des yeux, près du cœur, le Réunionnais n’oublie pas son mentor argentin et explique que même dans l’Est londonien, ce qu’il a apprit à ses côtés reste ancré : « [ses méthodes de travail] au final j’y ai pris goût. Aujourd’hui, j’ai une autre façon de fonctionner ». Les supporters des Hammers peuvent donc remercier Marcelo Bielsa puisque grâce à ses enseignements, ils vont pouvoir se lever de leur siège à chaque match de Payet sous leurs couleurs. Certains détracteurs du joueur mettent en avant ses statistiques par toujours au niveau, celles à West Ham le sont indéniablement : 60 matchs disputés dont 56 en tant que titulaire, 15 buts et 20 passes décisives soit une action directement décisive toutes les 142 minutes. Pourtant ils ont raison, Dimitri Payet n’est pas le type de joueur à se focaliser sur les statistiques. Il faut alors regarder ses matchs pour ce rendre compte des dix-huit mois stratosphériques dont il a gratifié le public de l’Upton Park puis du Stade Olympique de Londres. Des gestes de grande classe se déroulaient à quasiment toutes les rencontres. Ses dribbles chaloupés, ses coups-francs brossés et ses passes millimétrées ont fait rêver la Premier League, si bien qu’il est élu dans l’équipe type du championnat lors de la saison 2015/16 et sera nommé 17ème du Ballon d’Or 2016.

Malgré cette saison complète -et régulière- le numéro 10 français arrive en forme à l’Euro et libère les Bleus par deux fois durant la phase de groupe. Une frappe venue d’ailleurs face à la Roumanie et un dribble bien senti suivi d’un ajustement parfait pour assurer la victoire contre l’Albanie. Sa bonne compétition se poursuit avec de bonnes prestations face à l’Eire en huitième puis l’Islande en quart. Il s’éteint ensuite lors des deux derniers matchs contre l’Allemagne et le Portugal ce qui établira une nouvelle légende selon laquelle il serait fort face aux faibles et faible face aux forts. Ses accusateurs ne font alors pas le parallèle avec l’ensemble des joueurs offensifs de l’Equipe de France. L’organisation de Didier Deschamps ne privilégie pas les joueurs créatifs comme lui. Les transitions rapides bénéficient davantage à Kylian Mbappé et l’animation globale du front offensif plutôt à Antoine Griezmann. Seulement, même les deux stars actuelles pâtissent quelques fois du manque d’allant offensif de l’Equipe de France et ne sont alors jugés que sur leur efficacité. Froid réalisme et conception du football toute aussi froide prônés par le sélectionneur lui même.

Après son Euro terminé avec l’amère médaille d’argent autour du cou, Dimitri Payet revient à Londres avec la ferme intention de réaliser une saison aussi bonne que la précédente. Sa gestuelle envoutante va de nouveau mettre à ses pieds l’Angleterre toute entière… durant six mois seulement. En effet, une grosse altercation avec Slaven Bilic lui donne envie de quitter le club. Avant cela, notons, comme pour Bielsa, l’excellent travail du Croate auprès de son numéro 10. Meneur de jeu qu’il a excentré sur le flanc gauche. Un poste qu’il occupe pour la première fois durant une saison intégrale et qui lui sied alors parfaitement. Bien aidé par les rôles respectifs de Mark Noble, Manuel Lanzini et Aaron Cresswell. Le premier au cœur du jeu pouvait réguler celui-ci lors des tours de magie du Français, le second en relayeur pouvait combiner avec Payet grâce à sa qualité technique et son gros volume de jeu dans l’axe et enfin le dernier se projetait énormément dans le couloir gauche ce qui lui permettait un relais de poids.

DE RETOUR AU VÉLODROME

(Source : laprovence.com)

Dix-huit mois de très haut niveau qui s’achèvent par un clash avec le coach. Ce dernier estimait que Payet était fait pour de plus grands clubs que West-Ham et l’OM. Slaven Bilic révéla d’ailleurs lui avoir dit : « Si tu pars, va à Manchester United ou la Juventus, ne va pas à Marseille ». Cependant, des raisons personnelles l’ont fait revenir du côté du Vélodrome et cela pour le plus grand bonheur des supporters olympiens. Une première moitié de saison en demi-teinte avant de retrouver son meilleur niveau en 2017/18. Alors aligné dans l’axe, Dimitri Payet est le plus grand artisan de l’épopée européenne de l’Olympique de Marseille cette saison-là. Celle-ci se termine par la défaite face à l’Atletico en finale et surtout par la blessure du maitre à jouer qui ne sera donc pas retenu par Didier Deschamps pour partir en Russie. La France gagne sans lui, Payet passe à côté de deux titres internationaux.

Un sérieux coup à la tête qui va rendre sa saison suivante assez laborieuse. Comme souvent lorsqu’il va mal c’est toute l’équipe qui en pâtit et Rudi Garcia qui a tout au long de sa carrière survécu par ses individualités ne peut plus compter sur sa meilleure. Après une cinquième place et des éliminations aussi honteuses que précoces dans toutes les coupes, l’entraineur aujourd’hui à l’OL n’est pas conservé et André Villas-Boas le remplace. Comme Bilic, le technicien portugais va placer le meneur de jeu sur le côté. S’il n’a pas le luxe cette saison de côtoyer Creswell et Lanzini remplacés en lieu et place par Amavi et Sanson qui n’apportent ni les mêmes relais sur le côté ni le même soutien technique dans l’axe, il porte tout de même à bout de bras l’effectif phocéen. Autour de la colonne vertébrale composée de Mandanda, Caleta-Car, Kamara et Payet, l’OM termine la saison sur la deuxième marche du podium et va retrouver l’an prochain la Ligue des Champions.

Sa quinzième saison professionnelle se conclut prématurément mais à la place du championnat la plus haute de toute sa carrière. Dimitri Payet n’a remporté aucun trophée collectif hormis une Coupe de La Réunion qui n’est bien sûr pas un titre majeur. Ses choix de clubs ont restreint considérablement la chance de remporter des grands titres et même à Marseille il n’en a pas eu l’occasion si on omet la finale de Ligue Europa 2018. Ses détracteurs se servent de ce palmarès vierge tandis que ses admirateurs mettent en avant ses distinctions personnelles. Parmi lesquelles on retrouve une nomination au Ballon d’Or, plusieurs dans les « équipes types » de championnats ou de compétitions où il a brillé et des titres de meilleur passeur. Néanmoins une question demeure : peut-on juger la carrière et la régularité d’un joueur uniquement par le prisme de son palmarès ?

QU’EST-CE QUE LA RÉGULARITÉ ?

(Source : footmercato.net)

Selon les dires de certains, le palmarès vierge de Payet en ferait d’office un mauvais joueur ou du moins qui a raté sa carrière. Nous avons tous été plus ou moins fan d’un joueur ou au contraire accusateur d’un autre, cela ne nous oblige pas à se concentrer uniquement sur des chiffres. Son armoire à trophée est vide, c’est un fait. Il a été une pièce maitresse de l’Equipe de France en 2016 et de l’OM en 2018 pour le résultat de deux finales perdues que l’on connait, c’est un second fait. La vision de football des adeptes de chiffres veut donc dire que le niveau de Dimitri Payet dépend donc uniquement à un poteau d’André-Pierre Gignac ou à une frappe trop enlevée de Valère Germain -magnifiquement lancé par le Réunionnais. Résumer la carrière d’un joueur à ses titres, ses buts et ses passes ne fait donc pas tenir compte de la réalité du terrain. Si les fans de fans apprécient les chiffres basiques que sont les buts et passes décisives, certains sont pourtant davantage significatifs : les expected-goals et expected-assists. Ceux-ci se définiraient par « but espérés » et « passes décisives espérées » en français, soit un indicateur sur la qualité d’une occasion créée. Le football étant l’un des sports les plus incertains, cet indicateur permet de voir ce que ne révèle pas le contenu ou le résultat d’un match. Pour le cas Payet, le résultat est plutôt significatif. Selon understat, le meneur de jeu marseillais aurait du être crédité de 11,4 passes décisives de plus depuis la saison 2014/15. Si le niveau des clubs dans lesquels il a évolué et celui de ses coéquipiers avait été plus élevé, les expected-assists auraient été bien plus en adéquation avec le chiffre réel qui est de 60 en 183 matchs.

Un problème encore plus profond que celui du prisme des statistiques est celui de l’évaluation de la régularité d’un joueur. Il suffit d’ouvrir un quotidien sportif pour apercevoir ce terme dans chaque papiers. La régularité est devenu le maitre mot du football professionnel à l’exigence élevée. Depuis l’avènement au haut niveau de Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, les standards ont complétement changé. Les deux sont sur une autre planète depuis près de quinze ans avec très peu de moments où leur niveau baisse. Une régularité de tous les instants caractérisée par les nombreux trophées individuels qu’ils se partagent d’année en année. Seulement pour les observateurs de football, celle-ci est devenue la norme et lorsqu’un joueur sort du lot dans un effectif, il va avoir l’obligation d’être aussi régulier que l’Argentin et le Portugais. Pourtant hormis ces deux-là, qui, a réalisé plus de dix saisons pleines de suites lors des quinze dernières années ?

Messi et Ronaldo sont en réalité loin d’être eux-mêmes la norme. Lorsqu’on classe les meilleurs joueurs de l’histoire on cite souvent des joueurs comme Johan Cruyff ou Zinedine Zidane. Ils font bien sûr partie de cette catégorie de légende mais étaient-ils réguliers ? La réponse est non. Aucune comparaison entre Cruyff, Zidane et Payet ici, seulement un relativisme admettant que même les plus grands noms de ce sport n’étaient pas tous réguliers. Les joueurs frissons sont souvent des joueurs irréguliers mais n’est-ce pas ce qui fait leurs charmes ? Le regard sur Dimitri Payet ou Mesut Özil aurait été indéniablement différent avant « l’ère Ronaldo-Messi » et il n’est pas interdit de penser que Dennis Bergkamp ou Kakà seraient victimes de critiques semblables s’ils jouaient actuellement.

La carrière de Payet est-elle, tout d’abord, irrégulière ? Avant sa rencontre avec Marcelo Bielsa, c’est bien évidemment le cas. Cependant, depuis cette saison 2014/15, il est chaque année le meilleur joueur de l’équipe avec laquelle il évolue et malgré quelques périodes moins fastes, il est toujours au niveau. Son cas est révélateur de problèmes qui s’étendent à tous les joueurs. L’individualisation du football tend à faire croire qu’un seul joueur, aussi bon soit-il, peut être au dessus du lot durant dix ans en étant en plus décisif et en faisant gagner des trophées à ses équipes. Dimitri Payet n’est pas souvent jugé au même titre que ses coéquipiers et ses matchs sont évalués par son efficacité. Celle-ci est bien sûr caractérisée uniquement par les buts et passes décisives. Oui, il n’a joué « qu’à » Nantes, Saint-Etienne, Lille, Marseille et West-Ham, oui, il n’a gagné aucun trophée, oui il a réalisé des mauvaises saisons… Mais arrêtons ces débats de bas étage, arrêtons de penser qu’un joueur choisit ses matchs et arrêtons de croire qu’un joueur qui n’a rien gagné est mauvais. Profitons seulement de l’un des derniers magiciens de Ligue 1.

Enzo Leanni

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

2 commentaires sur « Dimitri Payet ou la question de la régularité »

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