Que représente encore la Coupe du Monde ?

Compétition mythique, trophée suprême autrefois, la Coupe du Monde semble avoir perdu de sa superbe. Quelque peu submergée par le raz-de-marée d’offre footballistique, elle accueille de grands joueurs qui brillent moins en sélection, et de grandes nations qui peinent à se maintenir durablement au plus haut niveau. Alors, que représente encore réellement le Mondial ?

Dans le manga Captain Tsubasa, plus connu en France dans sa version animée, Olive et Tom, le rêve du héros est de mener un jour le Japon à la victoire mondiale. Si l’histoire, entamée en 1981 était écrite aujourd’hui, Tsubasa rêverait bien plus probablement de gagner la Ligue des Champions. Se pose en effet la question de savoir ce que représente encore réellement la Coupe du Monde aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’il est facile de la gagner ou de remettre en cause le mérite des vainqueurs, non, mais plutôt d’interroger sa signification sportive, sociale et populaire.

Car incontestablement, la Coupe du Monde reste un événement majeur. Selon la FIFA, un être humain sur deux aurait suivi la compétition en 2018 et 1,12 milliards de personnes auraient regardé la finale. Tous les quatre ans, au début de l’été, les pays les plus fervents passionnés de ballon rond s’arrêtent de vivre, comme ces écoliers uruguayens explosant de joie après le but de Giménez contre l’Egypte, dont les images avaient fait le tour de la planète il y a deux ans. Les autres nations voient au moins fleurir maillots, drapeaux et maquillage dans les allées de leurs supermarchés, et leurs chaînes de télévision enregistrer des audiences records les jours de match.

Néanmoins, au regard des dernières éditions, on peut légitimement ressentir une certaine perte d’intérêt, tant au niveau sportif que populaire, surtout lorsqu’on la compare à d’autres compétitions. L’objectif n’est pas de tomber dans un manichéisme réactionnaire consistant à glorifier outrageusement le passé en opposition à un présent qui serait déliquescent et insipide. La Coupe du Monde a toujours fait vibrer et elle continuera à faire vibrer pour des décennies encore. Elle est même de plus en plus suivie et génère des recettes toujours plus importantes. Ceci ne s’explique cependant pas par un engouement supérieur pour le tournoi, mais avant tout par le progrès des technologies de diffusion à l’échelle mondiale, et par l’émergence de nouveaux marchés, encore plus consommateurs de Premier League, de Liga ou de Ligue des Champions. Le déclin du Mondial est finalement assez logique, d’une part à cause de la transformation de ce qu’il représente en tant qu’événement planétaire quadriennal. Et d’autre part du fait d’un affaiblissement plus général du football de sélection. Ces deux aspects étant, évidemment, fortement liés.

LA COUPE DU MONDE N’EST PLUS L’EVENEMENT QU’ELLE ETAIT

(Source : FIFA.com)

(Source : FIFA.com)

Réunion ponctuelle de toutes les stars du ballon rond, lieu de nombre de leurs plus grands faits d’armes, moment d’accessibilité intense du foot auparavant, la Coupe du Monde est aujourd’hui une compétition de plus, surmédiatisée certes, mais au même titre que les championnats nationaux ou les coupes continentales. La surabondance de l’offre footballistique a significativement érodé le caractère exceptionnel de la compétition. Si elle jouit toujours de son prestige d’antan, elle est aujourd’hui calée entre les finales de coupes continentales et les matchs de présaison de l’équipe favorite de n’importe quel fan de foot. Pour beaucoup d’entre eux, l’omniprésence quotidienne du football dans d’innombrables médias spécialisés, à la radio, à la télé ou sur les réseaux sociaux, arrive à rendre presque invisible l’immixtion du ballon rond dans des médias plus généralistes en période de Mondial.

Si elle n’a plus l’exclusivité de la surexposition médiatique, la Coupe du Monde n’a évidemment plus non plus l’exclusivité des affrontements entre stars. A l’heure du football mondialisé, polarisé autour de l’Europe, les grands duels sont beaucoup plus récurrents et visibles aux quatre coins du globe. Il y a encore deux ans, Messi et Ronaldo se faisaient directement face au moins deux fois par an, et indirectement les trente-six journées restantes. Presque chaque weekend, la Premier League est e théâtre de rencontres entre Salah, Mané, De Bruyne, Agüero, Pogba, Kane, Van Dijk, Sterling ou Aubameyang. Sud-américains, européens et africains s’affrontent déjà tout au long de l’année en championnat, et encore davantage en coupes d’Europe.

Par ailleurs, le Mondial semble être de moins en moins le lieu des moments marquants des plus grandes stars du foot. Alors que Maradona est immédiatement associé à son quart de finale contre l’Angleterre en 1986, Pelé à la « feinte du siècle » de 1970 ou Zidane à ses trois coups de tête, quels souvenirs garde-t-on des Neymar, Messi et Ronaldo ? Leurs faits d’armes à eux sont le privilège de la Ligue des Champions ou de leurs championnats domestiques. Certes, le fait que ces compétitions bénéficient désormais d’une visibilité bien plus importante est à prendre en compte, mais cela pose tout de même question. Assez paradoxalement, ce sont dernièrement des joueurs d’un calibre un peu moindre qui ont brillés lors du tournoi mondial. Klose, Forlan, Muller ou James Rodriguez restent des footballeurs d’exception, mais ils n’ont jamais véritablement été considérés comme parmi les meilleurs au monde.

Cette perte d’intérêt pour la Coupe du Monde s’est aussi traduite dans les récompenses individuelles. Jusqu’en 2010, lorsque le vainqueur était un pays européen, le Ballon d’Or récompensait systématiquement un de ses joueurs ( sauf en 1974, où Cruyff, finaliste, a été plébiscité ). Si les résultats de 2010 ( Messi Ballon d’Or, éliminé en quarts de finale de la CDM ) et de 2014 ( Ronaldo Ballon d’Or, éliminé dès la phase de groupes ) sont à mettre en corrélation avec les modalités de sélection en vigueur entre 2009 et 2016 ( un journaliste, le sélectionneur et le capitaine de l’équipe nationale de chaque pays membre de la FIFA disposaient d’une voix ), ils disent certainement quelque chose de la valeur du mondial aux yeux des acteurs du jeu.

Ainsi, l’affaiblissement de la Coupe du Monde est celui de l’événement qu’elle représente, mais surtout et plus globalement celui du football de sélection au profit du football de club, sur lequel repose l’économie du ballon rond.

LE DECLIN DES SELECTIONS NATIONALES

(Source : FIFA.com)

Dernièrement, les nations historiques se sont toutes distinguées par une irrégularité criante. L’Italie et les Pays-Bas étaient par exemple absentes du dernier Mondial, et, peut-être encore plus symptomatique, les trois dernières éditions ont vu le lauréat de la précédente être éliminé dès le premier tour. A l’inverse du football de club où les plus grands et les plus puissants règnent presque sans partage, le football international manque de repère, d’une hiérarchie structurante.

Plus encore, les équipes nationales n’ont plus la signification qu’elles avaient auparavant. Emanation des plus grands clubs du pays, marquées par une identité assez fortement liée aux spécificités sociales et culturelles du pays qu’elles représentaient, elles sont aujourd’hui davantage un assemblage de joueurs qui ne partagent parfois peu d’autres choses qu’une nationalité. Le jeu des équipes est influencé par les grandes tendances internationales, gommant progressivement les particularités propres à chaque région. qu’est-ce désormais que le jeu brésilien ? Allemand ? Italien ? Par ailleurs, la plupart des membres d’une sélection ne sont plus les meilleurs joueurs du championnat domestique. Si, comme l’affirmaient certaines tentatives humoristiques plus que maladroites ( au mieux ) ou des commentaires stupides et nauséabonds, la victoire de la France en 2018 n’est pas celle de l’Afrique, elle est bien plus sûrement celle de la Liga, de la Premier League et de la Bundesliga que celle du football français. Antoine Griezmann, formé en Espagne et se réclamant de l’identité de jeu uruguayenne en est la parfaite illustration. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Cette question restera en suspend car l’objectif n’est pas d’émettre un jugement de valeur, seulement de constater qu’avec les évolutions du football de ces dernières décennies, les sélections perdent progressivement de leur sens originel, et la Coupe du Monde avec elles.

Parce qu’elle est concurrencée par le football de club, un football de grands clubs qui devient la norme, la Coupe du Monde est plus généralement le foot de sélection s’affaiblissent. Bien qu’il reste d’une importance majeure, l’événement semble décliner lentement, tant au niveau sportif que social ou populaire, et laisser derrière lui ses plus grandes heures.

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