Claude Puel, un orateur sans auditeur

Plus de 400 matchs de Ligue 1 sur le terrain, désormais plus de 600 sur le banc, Claude Puel est une figure emblématique du championnat de France. Ce total fait de lui l’entraineur le plus capé en activité et le septième de l’histoire. Pourtant, celui qui est encore derrière des hommes comme Guy Roux ou Albert Batteux, ne semble pas laisser la même trace qu’eux. Actuellement, Rudi Garcia ou Christophe Galtier possèdent également une bien plus grande couverture médiatique que leur homologue stéphanois. Plus de vingt ans d’expérience au plus haut niveau mais une reconnaissance relativement faible. Mais alors quelle place mérite Claude Puel dans le football français ? Il connait maintenant parfaitement les bancs du championnat mais peut-il viser un poste institutionnel, notamment celui de Directeur Technique National ?

Entre 1977 et 1996, il ne joue que pour l’AS Monaco. Dès sa fin de carrière, il prend en main les équipes de jeunes du club, devient adjoint de Tigana et lui succède pour prendre le titre, en 2000, avec sous ses ordres Trezeguet, Gallardo ou Giuly. Il quitte enfin son rocher pour aller à Lille et emmener le LOSC en Ligue des Champions par deux fois. Il ira, ensuite, en demi-finale de cette compétition avec l’Olympique Lyonnais en 2010. Un passage réussi dans l’ombre à Nice mais sans grands éclats sportifs avant de partir outre-Manche. En effet, Claude Puel succède à Ronald Koeman sur le banc de Southampton. Handicapé par les départs de Mané ou Wanyama, il est limogé au terme d’une saison marquée par une huitième place en Premier League et une finale de League Cup. Il reste tout de même en Angleterre pour prendre, en octobre 2017, la tête du management de Leicester City. C’est dans ce club qu’il est démis de ses fonctions en cours de saison pour la première fois de sa carrière quinze mois plus tard.

RECONSTRUIRE SAINT-ETIENNE

(Source : madeinfoot.com)

En octobre 2019, Claude Puel prend les rênes de l’AS Saint-Etienne après le très mauvais début de saison de Ghislain Printant. Il arrive en tant qu’entraineur et de manager général ce qui signifie qu’il a une place au sein du directoire du club. C’est avec cette double casquette qu’il arrive dans un club pas au mieux notamment financièrement. Pourtant, la saison 2018/19 est ponctuée d’une belle quatrième place sous les ordres de Jean-Louis Gasset. Son remplacement par Printant est raté et les présidents stéphanois sont contraints d’appeler Claude Puel comme pompier de service. Sans le nommer, il fustige, dans un entretien accordé à L’Equipe, le recrutement de Gasset avec les arrivées de Yann M’Vila, Mathieu Debuchy ou Neven Subotic.

« Je ne sais pas quel était le gué prévu, explique l’actuel entraineur de l’AS Saint-Etienne. A mon arrivée, j’avais la perception d’un groupe de haut niveau mais qui ne pouvait pas s’inscrire dans le futur. Avec ma fonction élargie, j’ai eu connaissance de la situation économique. Le club allait dans le mur, il s’est beaucoup endetté pour suivre ce schéma, qui avait vécu ». Un club dans le rouge financièrement et avec une philosophie sportive qui ne pouvait continuer ainsi. Pour améliorer cela, Puel tente certains coups d’électrochoc. Il refuse de vendre Wesley Fofana à Salzbourg, met à l’écart Stéphane Ruffier et, à moindres mesures, Khazri, Boudebouz ou Trauco.

Le départ de Fofana durant les ultimes jours du dernier mercato a fortement agacé le manager stéphanois. Il ne voit pas « la logique » de ce départ, comme celui de William Saliba. Il voit un futur glorieux pour les deux jeunes désormais ex-verts mais estime que leurs choix se sont faits à court terme. Or, comme Christian Gourcuff, Claude Puel ne jure que par une vision à long terme. A propos du projet stéphanois, il dit d’ailleurs : « Il nous faut deux ou trois ans pour solder l’ancien projet, installer le nouveau et décoller vraiment ». Il semblait décoller dès cette saison avec un très bon début d’année sous l’impulsion des jeunes -dont Wesley Fofana- mais la machine s’est enrayée et le technicien n’arrive pas à la faire redémarrer. Il s’y attèle en espérant pouvoir encore se servir de cette machine dans les années à venir.

BEAUCOUP DE TRAVAIL, PEU DE RECONNAISSANCE

(Source : asse.fr)

Cette notion du long terme prouve que Claude Puel voit le football au delà des résultats bruts. Son poste de manager général témoigne de cela également. Pourtant, malgré cette vision, il ne semble pas avoir une grande reconnaissance du football français. Comme nous l’avons précédemment dit, il culmine à plus de 1000 rencontres de Ligue 1 disputées, soit en tant que milieu récupérateur, soit sur le banc des entraineurs. Néanmoins, à l’heure des récompenses, même honorifiques, il est devancé par un grand nombre de ses confrères. Garcia, Galtier, Dupraz, Der Zakarian, Gasset, la liste est longue et non-exhaustive. Certains ont plus de trophées que lui, d’autres ont des expériences à l’étranger plus abouties (hormis Garcia, Deschamps et Zidane on en voit peu tout de même). Cependant, Puel est le seul ou presque à avoir une telle longévité dans le paysage du football tricolore. En quarante-trois ans, il n’a connu qu’une seule inactivité de plus d’un an.

Plus qu’un entraineur, il est un éducateur. Beaucoup de joueurs du paysage footballistique sont passés sous ses ordres au début de leur carrière ou plus tard : Lloris, Hazard, Trezeguet, Sagnol, Henry, Abidal, Ben Arfa… Certains se sont même métamorphosés grâce à ses conseils : Lacazette a appris comment courir intelligemment, Debuchy a appréhendé plusieurs postes avant d’être conforté en tant que latéral, Van Dijk est devenu un défenseur central de classe mondial après que Puel lui ait conseillé de défendre plus haut… Des dizaines d’exemples qui ne seront jamais inscrits au palmarès de ce féru de travail qui est fier d’avoir fait débuter une trentaine de joueurs devenus internationaux. Des victoires qui, dans les instances du football français, ne valent pas plus que ses matchs perdus à la tête de l’Olympique Lyonnais.

Il est celui qui a stoppé l’hégémonie lyonnaise en 2009 avec une troisième place en Ligue 1. Ses prédécesseurs avaient tous réussi à terminer champion de France. Santini, Le Guen (trois fois), Houllier (deux fois) et même Perrin avaient hissé l’OL au sommet du foot français. Aucun, cependant, n’avait dépassé le cap des quarts de finale de Ligue des Champions. Si on ne cite pas Claude Puel parmi les meilleurs techniciens français, c’est notamment à cause de cette aventure lyonnaise. Le principal intéressé ne semble pas s’émouvoir de ce prétendu manque de reconnaissance puisqu’il explique dans l’ouvrage Football à la française qu’un « entraîneur est là pour donner sans jamais rien attendre en retour […] On est là toujours pour donner. Certains comprennent, d’autres pas. Mais le but n’est pas de recevoir ». Il n’attend rien mais doit être heureux quand Eric Abidal avoue qu’il est l’entraineur à lui avoir le plus appris avec Pep Guardiola, excusez du peu.

TAILLÉ POUR LE POSTE DE DTN ?

(Source : leprogres.fr)

De par son expérience en tant qu’entraineur et éducateur, Claude Puel semble l’homme qu’il faut au poste de Directeur Technique National du football français. Alors que les romantiques du pays ont rêvé de voir Raynald Denoueix, Arsène Wenger, Christian Gourcuff et maintenant Claude Puel dans ce rôle, ce sont Gérard Houllier, Aimé Jacquet, François Blacquart et Hubert Fournier qui se sont succédés (sans compter le second passage d’Houllier plutôt réussi avec notamment la confirmation de Domenech en 2008 et Knysna deux ans plus tard). Une certaine idée du football. Claude Puel n’est pas un orateur très régulier, seulement quand il s’exprime, les mots sont justes, les verbes chantent et le football sourit. Le quotidien sportif espagnol Marca, l’introduit en expliquant qu’il n’est pas un « un adepte de l’école de sa fédération, promotrice de football défensif caractéristique de la sélection championne du monde 1998 et 2018. Comme Wenger chez lui, Puel est contre-culturel ».

C’est cette contre-culture qui l’éloigne davantage chaque jour du poste de DTN. Il a de nombreuses idées qui pourraient faire évoluer le football français mais ce dernier n’en a que faire. Finale à l’Euro 2016, victoire du mondial 2018, difficile de faire mieux et ce n’est pas Puel et son unique championnat de France qui vont le faire. Pourtant quand on l’interroge sur ce football français, il se permet d’émettre des doutes. Du haut de leur tour d’ivoire, certains dirigeants doivent bien se demander pour qui se prend-il.

L’un des points sur lesquels Puel est en désaccord avec la fédération française est le physique. Il explique dans France Football que « dans la plupart des centres de formation, on continue de privilégier l’aspect physique ». Dans le même entretien, Claude Puel se plaint également du temps qu’on laisse aux entraineurs en Ligue 1, à la difficulté qu’a ce championnat à garder ses meilleurs éléments ou encore du niveau de jeu global du football tricolore. Il passe en revue tous les défauts que la France du ballon rond occulte depuis de nombreuses années. Il a les idées pour être DTN, cela est indéniable. Seulement, ce poste n’est fait ni pour lui ni pour sa philosophie.

Fort de plus de quarante années au coeur du football français, Claude Puel connait tous les rouages de celui-ci. Il a une certaine idée du jeu, de la préparation physique et de la formation en général. Avec une vision romantique de tout cela, il s’inscrit en opposition d’un grand nombre de ses confrères et de personnes des hautes instances. Nous avons cité quelques entraineurs plus reconnus que l’actuel tacticien de l’ASSE. Didier Deschamps est, à coup sûr, celui dont on parle le plus. C’est aussi celui qui se distingue le plus de Puel. Depuis sa retraite de joueur, Deschamps est toujours resté sous le feu des projecteurs grâce à des relations intimes avec des personnes influentes. Puel a délaissé cette reconnaissance du grand public pour un travail de l’ombre tout aussi grand. Un travail invisible, au contraire des titres de Deschamps, mais révélateur, Lacazette, Abidal ou Van Dijk le diront mieux que quiconque. Le comble du football français est de ne pas écouter un orateur qui s’y trouve depuis quarante-trois ans.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

3 commentaires sur « Claude Puel, un orateur sans auditeur »

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