Deschamps et le mythe de la nouveauté

Il était réclamé par beaucoup avant d’avoir enfin sa chance lors de la précédente trêve internationale. Lorsque la liste du sélectionneur est tombée, son nom n’apparaissait plus. Houssem Aouar est l’exemple même de cette situation ubuesque de joueur payant le prix de l’entêtement d’un sélectionneur, avec son système, mais surtout ses idées préconçues. À certains moments et à certains égards, le Lyonnais avait connu semblable mésaventure en club. Lorsque, placé ailier gauche, son importance et son niveau avaient été remis en question. C’est presque à ce même poste, ne correspondant pas à ses qualités premières qu’il a déçu sous la tunique bleue, pour des conséquences à court terme dramatiques.

Houssem Aouar paye le prix d’une terne performance face à l’Ukraine. Didier Deschamps laissant entendre ceci en conférence de presse : “Aujourd’hui, il y a d’autres joueurs avec un profil similaire qui me donnent plus de garanties. Il est venu, on a vu certaines choses.” Glacial. Sa chance est passée ? Le destin est parfois clément. Il a fallu un forfait de son ancien coéquipier Nabil Fekir pour voir le sélectionneur dans l’obligation presque de rappeler le milieu lyonnais. Malgré cet heureux hasard, il n’en reste pas moins que Didier Deschamps s’enferme dans ses contradictions et dans une certaine forme de vice face à la quémande populaire. Lorsque certains ont le bénéfice du doute et peuvent enchaîner les prestations mauvaises en Bleu sans voir leur statut questionné, d’autres n’ont qu’une gâchette et peuvent repartir de Clairefontaine plus vite que leur ombre, comme ce fut le cas durant une certaine période pour Anthony Martial ou Alexandre Lacazette.

Cette équation lui profite pleinement. Si le joueur parvient à réussir, c’est un pari gagnant réalisé par le sélectionneur. S’il échoue, il pourra prouver aux arrivistes qu’il avait ses raisons de ne pas le sélectionner. Ces joueurs deviennent alors martyrs de leur club ou sélection en représentant ceux dont il est souhaitable de se débarrasser, en sacrifice de ses idées. Est-ce logique pour un sélectionneur en manque d’inspiration ? C’est un autre débat. On peut associer certains vices et défauts entre Bruno Génésio et l’actuel sélectionneur de l’Equipe de France. L’un des plus pernicieux est certainement cette difficulté à insérer dans son dispositif de nouveaux éléments qui n’ont pas les caractéristiques propres à leurs systèmes et intentions de jeu préférentiels.

A lire : Didier Deschamps ou le problème de l’enthousiasme

« Un cauchemar me poursuit depuis mon enfance : j’ai sous les yeux un texte que je ne peux pas lire, ou dont seule une infime partie m’est déchiffrable ; je fais semblant de le lire, je sais que je l’invente ; puis le texte soudain se brouille entièrement, je ne peux plus rien lire ni même inventer, ma gorge se serre et je me réveille. », écrivait Michel Foucault dans Dits et Ecrits. Contrairement à son homologue écrivain, l’ancien entraîneur marseillais et monégasque a développé une certaine forme de crainte, une peur de la nouveauté et du changement. Et pourtant, il avait fait le choix fort de se débarrasser de certains cadres des précédentes sélections menées par Raymond Domenech puis Laurent Blanc, notamment en attaque avec Samir Nasri, Malouda, Hatem Ben Arfa ou Jérémy Menez. Symboles parfois malgré eux des échecs cuisants de l’EDF pré-Deschamps. Par ces joueurs, l’actuel sélectionneur s’est alors sûrement remémoré l’un des pires moments de sa carrière en Bleu et la terrible défaite face à la Bulgarie, empêchant la France de disputer le mondial 94. Une douleur qui, il l’admet, « lui a servi pour la suite », pour ne plus avoir à regoûter à la « sacro-sainte défaite », pour reprendre les mots de Robert Malm, dans l’émission beINBLEUS. Toutefois, après deux années à trouver sa base qui fera son socle pour la suite, une fracture s’opère. Le cas Benzema n’y est forcément pas innocent. Déjà connu pour son entêtement, le sélectionneur devient, à force de questions répétitives sur ses choix, de plus en plus âpre et ne souhaite plus être contesté, ceci pour mieux se conforter dans ses choix et idées.

Ancien entraîneur de l’Etoile Rouge de Belgrade, Miljan Miljanic avait explicité son point de vue sur le progrès dans le football en disant : « Dans le football, vous devez toujours penser au futur, anticiper ce qui va se passer. Le football, comme la vie, est en mouvement perpétuel. Ce qui avait cours il y a 30 ans est aujourd’hui obsolète. » Or, comme le faisait remarquer Marti Perarnau dans un ouvrage consacré à l’entraîneur Pep Guardiola, si l’on n’avance pas, nous sommes voués à reculer. N’ayant pas l’ambition d’aller plus loin que ses idées et adepte de la méthode Coué, Didier Deschamps a trouvé une forme de complaisance dans l’avancée de son équipe sur le plan des résultats, sans remettre en question l’élévation du niveau de jeu ou du spectacle, tombant dans une forme de bipolarité identitaire où l’individu est sacré mais son identité reste méconnue. Ainsi, la sélection n’a pas valeur à progresser, ou il n’en donne pas les clés de compréhension pour ce faire. Les intentions sont vieillissantes et l’intérêt de l’Equipe de France auprès du public s’amenuise à chaque trêve internationale passée, hormis durant les phases finales de compétition.

D’un autre côté, le coach est salué par la critique et reconnu mondialement pour son état d’esprit et son leadership. Dans la presse d’époque, il était dit que Didier Deschamps s’était « affirmé dès 1994 comme un homme clé du dispositif mis en place par le nouveau sélectionneur Aimé Jacquet », devenant son relais sur le terrain. Malgré cela, sur le plan humain, des questions se posent quant à ses positions catégoriques. Dans le livre Football Management, Vincent Duluc et David Marmo écrivaient : « C’est une vocation plus égoïste que sociale : il n’est pas là pour rendre quelque chose au football, mais pour continuer à gagner et continuer à fédérer ».

Cela lui fait construire un groupe qui lui ressemble, sans dépassements, et avec une multitude de contradictions. Comme lors de l’Euro 2016, lorsqu’Adil Rami, même pas réserviste, en vint à devenir titulaire indiscutable aux côtés de Laurent Koscielny, pour pallier la blessure de Raphael Varane, alors même que Samuel Umtiti figurait parmi les réservistes. « Il y a des joueurs qui sont là, que j’ai choisis et j’ai confiance en eux », avait alors tenté le sélectionneur, sans convaincre les journalistes présents à la conférence de presse, pour un joueur qui n’avait plus été en Bleu depuis 2013. Et pourtant, le défenseur alors à Séville s’était fendu quelques semaines auparavant d’une déclaration que pardonne rarement le champion du monde : « Le discours de dire qu’il ne prend pas les meilleurs joueurs sur le terrain, mais les meilleurs joueurs pour faire un groupe… J’ai l’impression qu’il insinue donc que je ne suis pas un bon garçon et que je suis un voyou ».

(Source : europsort.fr)

Didier Deschamps est aujourd’hui à une période de sa carrière qu’on ne saurait placer, même si la prolongation de son contrat avec la FF jusqu’en 2022 pourrait sonner le glas de son ère en Bleu. Une grande carrière durant laquelle il aura remporté bon nombre de succès, en tant que joueur, entraîneur puis sélectionneur. Mais que retiendra-t-on de l’homme derrière ces succès. Ce palmarès très étoffé peut lui donner raison d’une certaine manière, car il ne fait que confirmer ce que lui est venu chercher : la victoire, et puis c’est tout. Par son (ses) succès mondiaux en tant que sélectionneur, il restera dans l’histoire parmi les grands. Mais, un géant de courts instants. On retiendra ainsi de lui un palmarès gigantesque, pour un semblant d’héritage.

« Il n’y a ni bons ni mauvais entraineurs. Il y a les entraîneurs courageux et ceux qui ne le sont pas ».

Juanma Lillo

Un avis sur « Deschamps et le mythe de la nouveauté »

  1. Extrait d’une passionnante interview de Sacchi
    Tout est résumé .

    Quel est votre regard sur l’équipe de France de Didier Deschamps, parfois critiquée pour son jeu ?

    A.S : Il fait partie de la catégorie des bons entraîneurs, c’est incontestable. C’est comme dans la vie, il y a des tacticiens et des stratèges. Cette catégorie d’entraîneurs, c’est celle des tacticiens et ils sont très bons pour ça. Mais que manque-t-il aux tacticiens ? La beauté, l’harmonie, l’amalgame et les émotions. Les émotions sont très brèves et se reposent plus sur les individualités que sur le collectif.

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