Retient-on seulement les vainqueurs ?

« Les vainqueurs l’écrivent, les vaincus racontent l’histoire ». Outre le fait d’être partie intégrante du refrain du plus grand son de l’histoire de la musique, cet adage semble être le mode de pensée d’un grand nombre de fans de football. Une phrase qui confère beaucoup plus de puissance à l’entité primée qu’à celle qui subit la défaite. Alors, l’individu ou le collectif récompensé marque-t-il toujours plus les esprits que celui qui ne l’est pas ?

LA GLOIRE EN MÉMOIRE

Il est évident que nombre des plus grandes équipes du monde ont triomphé à un moment donné. Le Barça de Guardiola, le grand Brésil de Pelé, le Milan de Sacchi etc… Toutes ces équipes ont un point commun : elles ont marqué l’histoire du football. Guardiola et Sacchi ont révolutionné la manière d’appréhender le jeu, l’effectif du Brésil était peuplé de très grands joueurs… Mais le mythe véhiculé par toutes ces prestigieuses équipes est aussi lié au fait qu’elles ont glané des trophées majeurs.

Coupe du Monde de la FIFA 1970™ - Infos - Brésil 1970, les chiffres qui ont  fait l'histoire - FIFA.com
Source : FIFA.com

Dès lors, une grande équipe apparait aux yeux de certains comme une équipe qui remporte des trophées et des récompenses. Dans de nombreux cas, un palmarès plus garni attribuera une plus grande reconnaissance à une équipe. Demander de citer les meilleurs pays de football revient alors presque à citer les équipes qui ont remporté la Coupe du Monde. En viendrait-on donc à considérer les Pays-Bas, trois fois finalistes malheureux, une moins grande nation de football que l’Angleterre qui a remporté le trophée une seule fois ? Ce prisme du palmarès et de la seule gloire liée à la victoire finale a de quoi fausser notre vision.

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Toutefois, il apparaît clair que cette vision de la grandeur en fonction des récompenses obtenues semble être le modèle de référence. Faites un quiz sur le football, on vous demandera rarement quelle équipe a le mieux joué en 1976 mais plutôt qui a gagné la Ligue des Champions ou l’Euro cette année-là. D’autre part, ceux qui s’évertuent à vouloir classer les meilleurs clubs au fil de l’histoire jugeront d’abord grâce aux résultats engrangés plutôt qu’à l’influence, l’impact ou la manière de jouer.

LE CÔTÉ AFFECTIF

Par ailleurs, il est évident que les sentiments prendront le pas lorsque l’on parle de l’équipe de cœur. Tout supporter français assez âgé pour l’avoir vécue garde dans sa tête un souvenir inoubliable de la Coupe du Monde 1998. La consécration du plus grand trophée international reste forcément gravée à jamais. Et ce peu importe si l’on a bien joué ou non. Le geste, la célébration et le sourire de David Trezeguet deux ans plus tard vous rendent heureux pour toujours, qu’importe si le parcours a été sinueux. À l’inverse, la Coupe du Monde 2006 laisse planer des regrets éternels, le sentiment d’injustice à son comble. Et là encore, victoire ou défaite, c’est le côté affectif qui prédomine.

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Source : Le Progrès

L’une des périodes fastes – si ce n’est la plus belle – de la France s’étend de la Coupe du Monde 1982 à la Coupe du Monde 1986, en passant par l’Euro 1984. Si ce dernier est marqué par les 9 buts de Michel Platini ou l’erreur de Luis Arconada en finale, combien de jeunes fans de football n’ont pas au moins autant entendu parler du drame de Séville face à la RFA en 1982 ? Cette même sélection tricolore n’a pas gagné la Coupe du Monde 1986 non plus, mais des matchs comme ce quart de finale remporté aux tirs aux buts face au Brésil l’ont fait devenir mythique.

Pour sortir du cadre du supporterisme, souvent nuisible à l’objectivité, il convient également de s’intéresser à la sensibilité du spectateur. Les épopées européennes de clubs outsiders comme récemment celle de l’Ajax Amsterdam enthousiasment une grande partie des fans de football. La manière de jouer joue également une place importante. Mais il y aura toujours des réfractaires qui n’y accorderont aucun attachement.

Chaque entraîneur, chaque équipe, chaque joueur ne laisse pas les mêmes impressions à tous. Bien que très grand tacticien et entraîneur, tout le monde n’est pas adepte du jeu proposé par José Mourinho. Le jeu de passes et la conservation à tout prix du ballon par l’Espagne en 2012 n’ont pas forcément plu à tout le monde. Un joueur va forcément susciter des débats sur son jeu, le plaisir éprouvé à le voir jouer ou son réel niveau et apport à l’équipe. Kylian Mbappé en est le parfait exemple. Le côté affectif repose somme toute sur la vision du jeu du spectateur et de ce qu’il attend de tel individu ou de telle équipe.  

LA BEAUTÉ DANS LA DÉFAITE

Néanmoins, les équipes les plus marquantes ne sont pas toujours celles qui gagnent. Prenons l’exemple de la Ligue des Champions. Récemment, Liverpool a atteint deux fois la finale de la compétition en 2018 puis en 2019. Bien qu’ils aient remporté le trophée lors de leur deuxième tentative après un échec durant la première, on retiendra certainement plus leur édition 2017-2018. Une moyenne de près de 4 buts par match en phase de poules (avec notamment une victoire 7-0 sur le Spartak Moscou), des victoires face à des gros adversaires tels que la Juve ou Manchester City avant un feu d’artifice en demi-finale contre la Roma (5-2 / 2-4). Ajoutez à cela 10 buts chacun aux trois attaquants de l’équipe pour une édition marquante. Mais le fait est que Liverpool a perdu, (3-1 en finale contre le Real Madrid), plombé par la sortie prématurée de l’homme providentiel Salah et la terrible contre-performance de son gardien Loris Karius. Une finale qui restera peut-être dans les mémoires, au contraire de celle de l’année suivante, un dernier match durant lequel Jürgen Klopp aura renié ses principes le temps d’un match, pour ne pas revivre la désillusion passée.

Lorsque l’on cite les équipes ayant marqué le football international, on pense notamment à la Hongrie 54, aux Pays-Bas 74 ou au Brésil 82. Et pourtant, ces équipes n’ont pas gagné. La Hongrie et les Pays-Bas se sont tous deux inclinés face à la RFA en finale, et le Brésil a été éliminé par l’Italie juste avant le dernier carré. Mais le Onze d’or hongrois aura illuminé le monde grâce à son jeu de passes et son faux 9 Hidekguti, perdant dans des circonstances discutables face à un adversaire qu’elle avait pourtant surclassé quelques jours auparavant. L’avènement du football total néerlandais aura eu lieu malgré une défaite finale qui n’aurait jamais dû arriver. Et Socrates, Zico et les autres restent des joueurs mythiques malgré l’élimination face à un adversaire à la limite de l’anti-football.

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Source : France Football

Enfin, si l’on s’en tenait réellement à des lignes écrites dans les livres d’histoire, Dimitri Payet par exemple, qui n’a remporté aucun trophée dans sa carrière, serait un mauvais joueur de football ? Lionel Messi, qui a porté l’Argentine durant la Coupe du Monde 2014 avant de perdre en finale, pas aidé par ses coéquipiers, aurait donc une carrière incomplète ? Comment Jari Litmanen aurait-il pu remporter une grande compétition internationale avec la Finlande ? Quoi qu’il en soit, la qualité d’un joueur ou d’une équipe ne se juge pas uniquement sur les trophées gagnés.

Les trophées et les récompenses ont un très fort impact sur la vision que l’on peut se faire de la grandeur d’un joueur ou d’une équipe. Il convient cependant de sortir de ce cadre strict pour étayer notre vision. Certains voient la phrase « on ne retient que les vainqueurs » comme modèle de référence, d’autres se fient plus à l’influence ou au plaisir laissés par ce qui est jugé. Là encore, l’éternel débat entre jeu et résultat semble apparaître. Les deux sont loin d’être incompatibles. Chacun a sa vision, mais de nombreux perdants n’ont pas été oubliés et engendrent aujourd’hui de glorieux récits. Comme quoi, la défaite ne semble donc pas éternelle...

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