Troyes-Auxerre, au service du jeu

La saison 2020/21 est l’une des plus belles de Ligue 1 depuis quelques années avec une grande course au titre et des équipes séduisantes. Parmi lesquelles le Stade brestois d’Olivier Dall’Oglio et le RC Lens de Franck Haise. Nous avons également fait le portrait de deux entraineurs français qui, malgré de moins bons résultats, font taire le stéréotype selon lequel les techniciens français n’auraient pas de discours séduisant : Claude Puel et Christian Gourcuff. Nous pouvons maintenant passer à l’échelon inférieur avec deux nouveaux entraineurs pour qui le jeu doit être protagoniste. Laurent Batlles et Jean-Marc Furlan se retrouvent samedi lors de la rencontre entre l’ESTAC et l’AJA qui promet d’être intéressante.

Le match qui va opposer Troyes à Auxerre va être suivi par les amateurs de football français car les deux clubs jouent la montée en Ligue 1 cette saison mais également car ils sont des valeurs sûres pour voir du jeu. Les deux confrontations de cette saison donnent un net avantage à Auxerre avec deux victoires à domicile (2-1 en Ligue 2 et 1-0 en Coupe de France). Troyes va donc avoir à coeur de remporter ce troisième volet pour continuer sa course au titre. Celle-ci est possible, pour les deux équipes, grâce au jeu pratiqué. On oppose souvent jeu protagoniste et résultat mais Laurent Batlles et Jean-Marc Furlan nous montrent une fois de plus que cela n’a aucun sens. Ce dernier est d’ailleurs l’entraineur recordman des montées en Ligue 1.

LAURENT BATLLES ET SON 3-4-3

(Source : lest-eclair.fr)

Dans une Ligue 2 plus qu’homogène, il est relativement difficile de retenir une équipe plus qu’une autre. Le jeu semble être le seul moyen de réaliser cela. L’ESTAC et son entraineur l’ont bien compris en se détachant totalement de leurs concurrents et de l’ensemble des équipes françaises en utilisant le schéma du 3-4-3. Il usait pourtant du 4-3-3 l’an dernier et en début de saison. Ce changement tactique s’est déroulé en octobre dernier lors de la rencontre face à Valenciennes. Durant les dix premières minutes, Troyes encaisse un but sur penalty après avoir pris un carton rouge. La suite du match sera une domination relativement outrageuse des hommes de Batlles qui va changer son système de départ et opter pour ce 3-4-3 qui nous rappelle les grandes heures de Louis Van Gaal (toutes proportions gardées mais le parallèle m’était cher).

Depuis l’instauration du milieu en losange, Troyes a remporté huit matchs pour trois nuls et une défaite en Ligue 2. Laurent Batlles ne s’inspire pas vraiment de LVG ni d’aucun autre entraineur mais fait évoluer sa propre patte avec ses propres joueurs. La colonne de son équipe se compose de Jimmy Giraudin, défenseur central, Dylan Chambost, meneur de jeu, et Yoann Touzghar, avant-centre. En plus de Chambost, il faut noter que les trois autres milieux du onze titulaire sont primordiaux dans le 3-4-3 de Batlles. On retrouve Florian Tardieu devant la défense et Rominigue Kouamé et Tristan Dingome comme relayeurs. Il est possible de voir sur la heatmap ci-dessous l’importante activité de ce milieu de terrain et plus particulièrement celle de Tardieu.

(Source : twitter.com)

Les principes de Batlles sont aussi simples qu’enthousiasmants. Du jeu court, de la verticalité, des jeux en triangle ou encore du contre-pressing. Troyes apparait d’ailleurs dans tous les classements de statistiques offensives du championnat : premier au total de passes (11 381), troisième en termes de possession (60,07%) ou encore cinquième meilleure attaque (30 buts). Malgré ce désir d’aller de l’avant, Troyes est actuellement deuxième meilleure défense et cela car Laurent Batlles porte l’accent sur le pressing. Le bloc équipe est très haut, autant avec que sans ballon. Si cela a parfois porté préjudice en prenant les défenseurs troyens dans le dos, c’est plus souvent bénéfique que néfaste. Le contre-pressing rappelle une nouvelle fois l’Ajax de Louis Van Gaal voire Roger Schmidt et Ralf Rangnick pour les plus grands adeptes de gegenpressing. L’utilisation du 3-4-3 permet cette prise de risque défensive mais l’encourage également avec le ballon avec l’utilisation très intéressante du jeu en triangle. Evidemment Troyes ne possède pas Rijkaard, Davids ou Litmanen et les phases d’attaques rapides peuvent parfois accoucher de pertes de balles trop nombreuses. Une fois de plus les quelques séquences qui aboutissent font oublier les erreurs.

FURLAN FAIT DE NOUVEAU RÊVER AUXERRE

(Source : le-pays.fr)

Depuis sa descente en 2012, l’AJ Auxerre n’a jamais autant rêvé d’un retour dans l’élite que cette saison. Il faut dire que la direction a fait, une fois n’est pas coutume, un choix sportif cohérent en attirant Jean-Marc Furlan sur le banc de touche. Lors de sa première saison l’an dernier, le bilan était relativement faible pour ses standards habituels avec une onzième place à la vingt-huitième journée. Conscient d’avoir besoin de temps pour mettre en place son jeu, Furlan prend les rênes de la politique sportive bourguignonne. Plus de dix départs sont opérés dont celui de Jean Marcelin pour 7 millions d’euros. Hein, Fortuné ou Autret rejoignent l’AJA en garnissant cet effectif enfin Furlan-compatible. Hamza Sakhi, meneur de jeu du club, dit d’ailleurs que « Jean-Marc Furlan a une philosophie de jeu importante pour l’équipe. On se régale, sur le terrain comme à l’entraînement, et cela se reflète en match ».

Si l’on peut comparer le 3-4-3 de Batlles à celui de Van Gaal, le 4-1-4-1 de Furlan ressemble quelque peu à celui de Bielsa. Ce système permet de gommer les problèmes que l’AJA connait depuis 2012, à savoir une défense perméable et une attaque en berne. L’entraineur auxerrois n’est pas connu pour sa stabilité défensive mais redresse la barre de ses prédécesseurs. Dans la moitié de terrain adverse, cependant, tout fonctionne à merveille. Avec 41 buts, Auxerre est sans contestation la meilleure attaque du championnat. Cela est notamment dû aux prestations remarquées des cinq joueurs offensifs. Mickaël Le Bihan a poussé Furlan à opter pour ce 4-1-4-1 afin d’avoir plus de soutien devant. Il est aujourd’hui meilleur buteur de Ligue 2 avec quatorze réalisations et a offert quatre passes décisives. Sakhi et Autret l’accompagnent en tête du classement des passeurs du championnat avec respectivement sept et six offrandes. Les ailiers Hein et Dugimont sont moins en vue statistiquement (8 buts pour le second tout de même) mais ne sont pas moins importants.

L’instauration définitive du 4-1-4-1 s’est déroulée lors de la victoire en octobre dernier face à Chambly (4-0). Depuis, Auxerre restait, avant sa contre-performance à Clermont samedi dernier, sur une série de de six victoires, six nuls et aucune défaite en Ligue 2. Série à laquelle on peut rajouter la victoire face à Troyes en Coupe de France. Cela faisait bien longtemps que l’AJ Auxerre n’avait semblé aussi près d’un retour dans l’élite. L’arrivée et la philosophie de Jean-Marc Furlan permettent de redonner espoir à une ville qui ne demandait qu’à reprendre du plaisir devant l’équipe locale. A côté de Troyes ou Toulouse, Auxerre semble moins préparé à la course au titre. La troisième place du podium se jouerait, à l’heure actuelle, avec Clermont et Grenoble pas non plus taillés pour ces places. L’entraineur est, lui, habitué à ces premières places de Ligue 2. Si bien que Thomas Bonnavent, co-auteur de Le gros livre de la Ligue 2 explique ce rapport entre le championnat et le technicien : « Mais Furlan, ce championnat lui colle à la peau. Il te parle de ses montées comme des victoires en Coupe du Monde. Des aventures humaines extraordinaires. Il a réussi presque partout où il est passé… Brest, Troyes… Il faut renommer ce trophée et mettre une petite statue de Jean-Marc Furlan ». Troyes, Brest et maintenant Auxerre ?

LE FOOTBALL SELON JEAN-MARC FURLAN

(Source : letelegramme.fr)

Jean-Marc Furlan rejoint volontiers le discours de Thomas Bonnavent et n’est jamais avare lorsqu’il faut complimenter l’échelon inférieur du football français. Certains lui reprochent de n’avoir jamais relevé de défi dans l’élite et que ses montées ont trop souvent été suivies de descentes. Ses expériences en Ligue 1 rendent son constat amer : « Si c’est pour voir des matchs pourris comme je vois, je ne veux pas y aller. Les mecs, ils sont tellement tendus, tellement nerveux, que tu ne vois pas de football. Moi, j’ai donné avec le 19e ou vingtième budget du Championnat, j’ai donné ». Ce rejet du haut niveau interpelle à l’heure ou le public, les joueurs ou les entraineurs n’ont d’yeux que pour les grosses écuries françaises et européennes. Furlan préfère son football de campagne, celui de la diagonale du vide, celui où le jeu n’est pas étouffé par l’enjeu. Après avoir fait monter le Stade Brestois, il fut ravi de voir Olivier Dall’Oglio, fort de son expérience enthousiasmante à Dijon, prendre sa succession et put partir serein dans le projet à moyen-long terme de l’AJ Auxerre.

Ce souhait de rester en Ligue 2 montre l’attachement qu’il porte au football français. C’est également pour cela qu’il se montre très critique envers lui. Il lui reproche notamment sa trop grande appétence pour les tactiques défensives. Furlan veut de l’émotion et il estime qu’il n’en trouvera qu’en allant de l’avant : « Je dis toujours à mes joueurs, on prend le ballon à la première minute et on le rend à la 90ème. En partant de là, déjà, on fait match nul minimum et on montre à la fin du match quelle été la marque du ballon (rires). Je dis ça pour rigoler, mais c’est ma philosophie au fond ». Selon Jean-Marc Furlan, le football tricolore pâtit du corporatisme patriotique et du traitement accordé à certains corps du métier. Nous pensons particulièrement aux entraineurs étrangers car on connait l’intérêt que le coach auxerrois porte à Lucien Favre passé par Nice et rarement cité parmi les grands techniciens passés par la Ligue 1. Nous pensons également aux intellectuels comme son ami André Menaut qui, avant son décès en juillet 2019, n’a jamais été écouté par le monde trop fermé du football français.

L’entraineur voit le football comme un amusement mais son air taquin ne doit pas faire oublier sa connaissance pointue du ballon rond et le rapport romantique qu’il porte à celui-ci. Chacune de ses prises de parole intrigue et permet de voir ce sport autrement. Il disait par exemple dans So Foot que « le foot, c’est comme l’art. Tu as des mecs qui veulent juste remplir des salles et tu en as d’autres qui veulent faire avancer les choses. Au bout, le peuple n’est pas con. En France, on a ce problème culturel historique : on conçoit le sport collectif via la notion de rendement. Mais non, ce n’est pas ça. Tu dois émouvoir, prendre des risques, être audacieux ». Cet amoureux de littérature a un grand attachement à l’art et à l’esthétisme du football. Cela se ressent dans ses discours mais également dans le jeu de ses équipes.

Ce samedi 30 janvier à 15h, le leader troyen reçoit le cinquième de Ligue 2 Auxerre. Plus qu’un match de haut de tableau, cette rencontre est une véritable vitrine pour le football français et ses entraineurs. Non, le ballon rond tricolore n’est pas toujours ennuyeux et tous les techniciens n’ont pas la même vision du jeu où la froideur et le rendement sont au centre des « projets ». Laurent Batlles et Jean-Marc Furlan sont, comme Pascal Gastien à Clermont ou Franck Haise à Lens, à la tête de véritables projets où le jeu est à la base de tout. Batlles est la preuve que la nouvelle vague d’entraineurs français sont très intéressants tactiquement et ce vent de fraicheur pourrait faire changer la mentalité générale en cas de succès.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

5 commentaires sur « Troyes-Auxerre, au service du jeu »

  1. Merci de mettre en lumière cette L2 qui est un laboratoire très intéressant cette saison …
    L’AJA ,ESTAC ,Clermont,TFC,VA ,ACA …..produisent un football protagoniste .
    Les mentalités évoluent…mieux vaut tard …..

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