De Club de Cuervos à la Liga MX, état des lieux du football mexicain

Durant quatre saisons, la série Club de Cuervos propose une vision satirique et exubérante d’un club fictif de football mexicain. Entre tiraillements internes de la direction, corruption et illustrations d’une société inégalitaire et sexiste, comment la série, sur fond de football, se place-t-elle face à la réalité ?

« Tout dans la série est réel. » En ces mots, Joaquin Ferreira établit une filiation directe entre un club fictif de la ville, elle-même factice, de Nuevo Toledo au Mexique et les frasques du fútbol local. « On choisit encore de croire au football. Mais la vérité est qu’il y a des arbitres qui sont achetés et des joueurs qui débutent pour de l’argent », déplorait-il lors d’un entretien à El Pais. L’acteur argentin interprète le personnage de Potro, un joueur de l’équipe éponyme de la série, devenant par la suite adjoint et entraineur intérimaire du club. S’il prend, dans la série, un rôle de machiste crédule et impulsif, il adopte ici un avis tranché et assuré qui force quiconque n’est pas féru de l’histoire du football mexicain à s’interroger sur ses tenants.

Les accusations de Potro s’appuient sur une série qui met l’accent sur le football mexicain tel qu’il est parfois pensé dans l’imaginaire collectif, oscillant entre corruption, dirigeants ayant la folie des grandeurs, désorganisation complète des équipes et jeux d’a(r)gents. Club de Cuervos illustre, à travers une fiction, l’histoire d’un club de football mexicain au bord de la dérive à la mort du président du club. Mieux que des faits de jeu, cette série a la volonté, par la satire, de faire ressortir, avec une forte exagération, les dessous de la gestion de ce club, et d’une myriade d’acteurs externes, inventé de toutes pièces mais qui prête plusieurs caractéristiques à certains clubs de Liga MX.

CUERVOS, UN CONCENTRE DE REFERENCES AUX CLUBS MEXICAINS

Si la série n’a aucune valeur historique, il est aisé d’y distinguer des références directes et clin d’œil à des clubs de la ligue mexicaine. « Le Club de Cuervos de Nuevo Toledo pioche dans plein de clubs du Mexique, en prenant quelques caractéristiques de plusieurs clubs pour en faire un mix de ce que pourrait être un club classique au Mexique », explique Diego Tonatiuh, pigiste franco-mexicain pour Lucarne Opposée ou So Foot. Et cela se ressent dès le choix de l’emplacement du club : « Dans la série, ils expliquent que leur rival est Pachuca mais en regardant la série, on se rend compte que leur stade est celui du club de Pachuca en Liga MX. Ils prennent donc le modèle d’une ville secondaire de 300-400 000 habitants », poursuit Diego Tonatiuh.

Pour Cesar Hernandez, l’équipe qui semble avoir le plus de références dans la série est pour autant celle de Chivas. « La comparaison la plus reconnaissable est la série télévisée qui se moque de « Chivas TV » appartenant au club », précise le journaliste freelance mexicain écrivant pour FourFourTwo, ESPN ou The Athletic. Diego Tonatiuh trouve également des liens avec le club de Chivas par rapport aux Iglesias, famille centrale de la série qui possède les Cuervos.  » Le président qui était tout puissant est mort il y a un an, en novembre 2019, et c’est son fils qui a repris le club. C’est un club qui n’est pas manipulé, mais dont on ne sait jamais ce qu’il s’y passe vraiment, et dans lequel il y a toujours des histoires entre le directeur sportif et le président. « 

D’HUGO SANCHEZ A CUAUHTEMOC BLANCO

Des filiations directes sont également possibles entre certains acteurs et joueurs. Cesar Hernandez et Diego Toniatuh s’accordent sur le cas de Querétaro. « Un club lambda sans identité ni palmarès », qui a fait venir Ronaldinho en 2014, comme les Cuervos avec la superstar Aitor Cardoné. « Quant aux personnages, vous pourriez faire des comparaisons entre Moi et le vrai attaquant Alan Pulido », estime le journaliste mexicain, notamment par rapport à la manière dont « el Pacto de Caballeros » (ou le Gentlemen’s agreement), donc directement leurs clubs de l’époque, ont respectivement empêché les joueurs de porter le maillot de l’équipe nationale mexicaine.

Des références à des légendes du football mexicain sont également amenées plus ou moins subtilement dans Club de Cuervos. D’abord, par l’assistant de Chava Iglesias, Hugo Sanchez, homonyme de l’ancien buteur star du Real Madrid. Mais aussi par Cuauhtémoc Blanco. La « légende du football mexicain » et « héros du peuple », qui est « beaucoup resté dans le cœur des mexicains », est passé du terrain de football au bureau du maire. Le personnage de Cuauhtémoc Cruz, qui partage donc le même prénom, débute lui aussi la série en tant que joueur des Cuervos avant de devenir gouverneur de Nuevo Toledo. De la même manière que l’ancien joueur de l’América, il sera dans la série « un gouverneur très corrompu », pour reprendre les termes de Diego Tonatiuh.

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Enfin, de manière générale, « les questions concernant les agents ayant trop de pouvoir, une équipe très en vue créant sa propre chaîne de télévision pour diffuser les matchs, les drames au sein des responsables de la Liga MX, la controverse concernant les joueurs qui se disputent les règles de la ligue et bien d’autres choses encore ne sont que quelques incidents qui se sont produits ou qui ont été rapportés dans la vie réelle », détaille Cesar Hernandez.

DES LIENS « PLUTOT INEXISTANTS«  AVEC LE TRAFIC DE DROGUE

Le succès mitigé de Club de Cuervos, première série en espagnol réalisée par Netflix, est, à l’international, éclipsé par Narcos, en ce qui concerne les séries tournées au Mexique. Cette dernière, ainsi que les autres œuvres liées à ce sujet, ont pu nourrir le fantasme de réseaux de trafic de drogues impliqués voire contrôlant de multiples industries et secteurs de l’économie mexicaine. Seulement, selon Diego Tonatiuh, aujourd’hui, le football n’en fait pas partie. Les liens entre cartels et clubs sont « plutôt inexistants », estime-t-il. Ajoutant : « Nous n’avons pas de traces de cartels qui ont été les investisseurs principaux de clubs de football, pas du tout comme en Colombie ».

En 2017, Rafael Marquez a été sanctionné par les États-Unis pour des liens présumés avec une organisation de trafic de drogue. Selon les allégations, certains de ses partenaires commerciaux étaient impliqués dans le blanchiment d’argent. « Rafael Marquez était-il au courant de ce qu’ils faisaient ? Y a-t-il d’autres personnes dans le monde du football qui font quelque chose de similaire ? Qui sait ? », s’interroge Cesar Hernandez.

Cesar Hernandez poursuit : « Il ne fait aucun doute que les liens entre le trafic de drogue et certains secteurs financiers sont étroitement liés et, jusqu’à présent, il n’y a aucun moyen de savoir dans quelle mesure il pourrait jouer un rôle dans le football. » Si Diego Tonatiuh se remémore « une ou deux personnes avec une image très sale ou qui étaient possiblement en lien avec des cartels », dont le propriétaire des Dorados, « connu pour avoir des amis dans les cartels de Tijuana », il n’y a ainsi pas « à proprement parler un cartel qui finance un club ».

LE FOOTBALL COMME « SUPPORT », UNE SATIRE A BALLES REELLES

Si les clichés liées aux cartels et la drogue sont absents de la série, Club de Cuervos s’attaque à d’autres par le biais de l’exagération. En n’oubliant pas d’être le plus satirique possible. En effet, si « pas mal d’éléments sont réels » rappelle Diego Toniatuh, le récit est forcément biaisé par la démesure utilisée, qui fait autant la force que la faiblesse de la série. « Il ne faut pas oublier que ça reste une satire. L’humour y est très sarcastique sur ce monde-là ». Ainsi, malgré les références, la série se dévoue du but d’être une sorte de miroir du football mexicain. « OSS 117, ce n’est pas un film sur l’espionnage », de la même manière que « Club de Cuervos n’est pas une série sur le football » , décrypte le journaliste franco-mexicain.

Ainsi, si vous voulez voir du football, ne regardez pas la satire de Gaz Alazraki. Les scènes pauvrement jouées au travers desquelles un public non plus crédible semble parfois s’extasier sont courtes et parcellaires dans le récit qu’est Club de Cuervos. L’acteur Luis Gerardo, qui interprète le personnage clé de Chava Iglesias, expliquait d’ailleurs à El Pais que selon lui « la série ne parle pas de football, mais de ce qui se passe quand le pouvoir passe entre de mauvaises mains ». Le sujet du football permet ainsi à la série de s’attaquer satiriquement à d’autres maux et inégalités profondes et ancrées dans la société mexicaine, tandis que le football fonctionne tel « un support pour parler de ces sujets ».

ILLUSTRATION DE LA BOURGEOISIE MEXICAINE ET DE SES VICES

« J’ai plus l’impression que c’est une satire de la bourgeoisie mexicaine. Finalement le point central de la série n’est pas tant le destin du club de football ni les joueurs, qui sont des éléments secondaires. J’ai l’impression que l’élément central c’est une guerre intra-familiale entre un frère et une sœur, qui représentent le cliché de la famille bourge blanche au Mexique », détaille Diego Tonatiuh.

Cette série va plus loin que le football mais n’est pas simplement une satire du milieu ou des franges les plus aisées de la population mexicaine. Elle s’attaque explicitement à tout un pan de la société mexicaine, en développant un univers machiste, parfois raciste, du milieu, à travers par exemple les personnages de Mari Luz mais surtout Isabel, en tant que victime, et le personnage de Chava Iglesias, comme catalyseur de ses maux.

« Le sexisme est développé, sur plusieurs plans, que ce soit les prostitués, les femmes de joueurs et le rôle d’Isabel. Même si c’est la grande sœur, comme c’est une femme elle n’a pas le droit d’hériter de la présidence du club alors qu’elle est beaucoup plus intelligente que son frère ». La série, très « kitch », est imprégnée dans les clichés et la satire, une manière de toucher le public qui aurait pu heurter la sensibilité des locaux. Pour autant « la population l’adore » se réjouit Cesar Hernadez. « Elle est devenue massivement populaire auprès des fans de football », estime-t-il. La série « n’est pas très connue » au Mexique tempère Diego Toniatuh. « La plupart des gens l’ont vu, mais ce n’est pas une référence ».

QUEL AVENIR POUR LA LIGUE ?

La quatrième saison, qui va le plus loin dans l’illustration de la corruption et des jeux de pouvoir, est sortie en 2017 sur la plateforme Netflix. Depuis, la ligue mexicaine de football a entamé plusieurs mutations. « Il sera intéressant de voir ce qui se passera en Liga MX à l’avenir, en particulier avec sa nouvelle relation avec la MLS. Il ne fait aucun doute que les deux entités vont continuer à collaborer, et si les choses se passent correctement, il pourrait même y avoir une superligue qui combinerait les deux », pense Cesar Hernandez.

Cette nouvelle association pourrait permettre à la Liga MX de « bénéficier de l’apport potentiel de plus d’argent et de pratiques commerciales de la MLS ». La ligue « essaie actuellement de déterminer comment repenser la promotion et la relégation » au sein du championnat. La Liga MX a récemment supprimé ce modèle pour les cinq prochaines années. « Ce qui signifie qu’aucune équipe de 2ème division ne peut être promue et qu’aucune équipe de 1ère division ne peut être reléguée », explique Cesar Hernandez. Les trois dernières équipes de 1ère division paieront une amende qui sera utilisée pour investir dans les clubs de 2ème division afin de les renforcer.

Cela complique les volontés plus ou moins assumées de certains acteurs liés à la série de construire un club, cette fois-ci plus fictif, de Club de Cuervos. « C’est très difficile d’intégrer ce monde là donc je pense que c’est juste une idée comme ça », affirme Diego Tonatiuh. Cesar Hernandez considère que : « En théorie, ils pourraient acheter un club et le rebaptiser Club de Cuervos. Les règles de la ligue sont régulièrement modifiées ou pliées, et comme ils veulent s’étendre à d’autres équipes, il pourrait y avoir un moyen de se faufiler en première division ».

« Quelle différence cela ferait-il ? Qui sait, c’est une bonne question. Tout dépend de l’investissement qu’ils feraient potentiellement et des personnes qu’ils mettraient en charge. Cela dit, ils auraient certainement beaucoup de fans et ils devraient, espérons-le, déjà connaître les erreurs à éviter après avoir littéralement écrit à leur sujet », espère le journaliste mexicain.

Ironie du sort, selon The Athletic, l’ancien directeur général des Astros de Houston, Jeff Luhnow, envisage d’acheter un club de Liga MX avec les personnes derrière le Club de Cuervos de Netflix. Le même Jeff Luhnow, viré du club de baseball des Astros pour triche, lors de la saison 2017. On ne change pas une équipe qui gagne.

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