L’Ajax ou l’histoire d’une identité : le deuxième âge d’or (2/5)

L’Ajax Amsterdam est opposé à Lille en Ligue Europa cette semaine. Cette confrontation est l’occasion de sortir le premier article de La Causerie. Vu sa longueur nous vous facilitons la lecture en le divisant en cinq parties. Nous allons aujourd’hui nous concentrer sur le second âge d’or du club, en l’occurence celui des années 1990.

Le second âge d’or du club vient, comme le premier, après une série noire. C’est en septembre 1991 que l’Ajax venait de nommer à sa tête le jeune Louis Van Gaal. Son arrogance et son manque d’expérience en tant qu’entraineur font donc accompagner son arrivée d’une grande défiance. Malgré cette crainte, il resta jusqu’en 1997 et, en l’espace de six saisons, ne remporta pas moins de onze trophées. Trois championnats d’affilés, la Ligue des Champions 1995, la Coupe de l’UEFA 1992, la Supercoupe d’Europe et trois fois la Supercoupe nationale.

UN PUZZLE PARFAIT

(Source : l’équipe.fr)

Comme Michels et Kovacs une vingtaine d’année auparavant on ne retient pas de Van Gaal que son palmarès mais aussi (surtout ?) son style de jeu qui est peut-être encore plus abouti que celui de l’ancien coach batave ou celui du Roumain. C’est l’obtention de la Coupe de l’UEFA en 1992 contre le Torino (0-0 ; 2-0) qui a lancé cette période magnifique pour les ajacides. Ceux qui n’adhèrent pas aux idées de celui que l’on surnomme « la tulipe de fer » pour son intransigeance, sont invités à partir. C’est le cas, en 1992, de Jan Wouteurs et Bryan Roy. Au sujet de ce dernier, Van Gaal déclarera même : « Je ne crois plus en lui. J’ai tout essayé avec lui, même l’entrainement individuel ». Plus tard il s’expliquera avec moins de virulence qu’il lui reprochait son manque d’intelligence tactique. Même Dennis Bergkamp et Wim Jonk sont poussés vers l’Inter Milan par l’entraineur ayant peur que leur statut mette à mal l’osmose voulue au sein de l’équipe.

Les départs de Bergkamp et Jonk furent magnifiquement compensés par les arrivées de Jari Litmanen, Finidi George et par le retour de l’enfant prodige, Frank Rijkaard. Litmanen est un joueur phare du système, encore plus que ne l’était Bergkamp car il fait davantage d’efforts pour les autres. Sans ballon, il déclenche le pressing, avec ballon il oriente le jeu ou intervertit avec les trois de devant laissant les manettes à Rijkaard. En plus de cela, il y eu l’éclosion d’une nouvelle génération dorée « encore plus forte que la précédente » selon les dires de Louis Van Gaal et Michael Van Praag, alors président du club. Ces jeunes pousses étaient menées par les frères de Boer, Patrick Kluivert, Edgar Davids, Michael Reiziger, Edwin Van Der Sar ou encore Clarence Seedorf. En 1994, le club achète Nwankwo Kanu. Ce transfert permet au technicien de finir un puzzle parfait avec lequel son club régnera sur le vieux continent l’année suivante. En effet, en 1995, l’Ajax remporte sa quatrième Ligue des Champions de son histoire. Patrick Kluivert marque l’unique but du match face à l’AC Milan qui permet à son club formateur de retrouver la coupe aux grandes oreilles.

Ce règne, suivi d’une finale de la même compétition l’année suivante, est possible grâce à ces jeunes formés au club et à un recrutement qui s’appuie sur cette jeunesse. Durant la finale face au Milan, seuls Danny Blind et Frank Rijkaard ont plus de 25 ans. Co Adriaanse est appelé par Van Gaal lors de son arrivée à Amsterdam pour remplir le rôle de directeur du centre de formation et ainsi accompagné ces jeunes pépites. La passerelle entre les catégories du Toekomst et l’équipe A est possible grâce à un travail en adéquation dans tous les secteurs du club. Ainsi, quand Davids ou Seedorf sont appelés avec les professionnels, leur temps d’adaptation est presque nul. Co Adriaanse explique le travail qui lui était confié par Louis van Gaal au sein du centre de formation ajacide : « Naturellement, la philosophie de jeu de l’Ajax existait avant que je ne vienne. Les joueurs de l’Ajax doivent produire du divertissement. Vous êtes un artiste, vous devez être compétitif et vous devez toujours gagner. Pour cela, les points de départ inhérents au style de l’Ajax sont simples : jouer dans la partie de terrain adverse en se créant beaucoup de situations de buts. Vous devez aussi être capable de fonctionner dans le concept du 3-4-3. Avant d’arriver en U16, nous voulons que nos joueurs maîtrisent plus qu’un système. C’est important parce que les joueurs sont confrontés à de nouveaux espaces, à de nouvelles relations spatiales. C’est important pour les repères entre coéquipiers et vis-à-vis de l’adversaire. On doit aussi chercher de nouvelles solutions. […] Pour cela, vous devez avoir des joueurs multifonctionnels, capables d’interchanger leurs positions, d’évoluer aussi bien sur les côtés que dans l’axe. Un ailier gauche doit être capable de jouer latéral gauche ou milieu gauche. A l’orée du XXIème siècle, il n’y aura pas de place au sommet pour les joueurs cantonnés à une seule position. Je suis certain de ça, et évidemment, notre scouting staff prend cet aspect en compte ». Un dépassement de fonction qui rappelle le dogme du football total de Rinus Michels. Il fut perpétré par Van Gaal à l’Ajax, par Cruyff au Barça mais également par Bielsa ou Guardiola partout où ils ont entrainé.

FOOTBALL TOTAL 2.0

(Réalisé avec TacticalPad)

Comme pour Michels et Kovacs, penchons nous sur le jeu de Louis Van Gaal qui a su moderniser le totaalvoetbal rouge et blanc. En réalité, le terme de football total est propre aux années Michels-Kovacs mais pas à celles de Van Gaal. Ce dernier utilise a un jeu renversé où il faut être le plus vertical possible en peu de temps. Il a également eu une grande influence sur le football moderne avec notamment Marcelo Bielsa quand Michels a davantage influencé Johan Cruyff puis, indirectement, Pep Guardiola. Rinus Michels prônait le système de 4-3-3 comme symbole de l’Ajax, Van Gaal, lui, décide de jouer en 3-4-3. Le premier système n’est pas une loi, la seule loi du club est de bien jouer. Un point est commun à l’ADN ajacide et son football total est l’importance accordée à l’espace. Le bloc doit en créer le plus possible en phase offensive et le réduire au maximum en phase défensive.

Son défenseur central gauche, Frank de Boer ou Winston Bogarde, doit être gaucher pour pouvoir mieux créer le jeu notamment en triangle. On se sert donc des joueurs de derrière pour mener les offensives. C’est pourquoi le gardien joue proprement sur ses défenseurs plutôt que de faire des longs dégagement. Cette relance courte est possible grâce à l’excellent jeu au pied de Van Der Sar. Celui-ci n’a pas souffert du changement de règle, en 1992, où le gardien s’est vu interdire l’usage de la main lors d’une passe en retrait. Dans le 3-4-3, c’est Frank Rijkaard qui est positionné devant la défense. Van Gaal dit avoir besoin de playmaker à ce poste plutôt que dans le dernier tiers puisque, selon lui, « le meneur de jeu évolue dans un espace trop restreint où il ne joue qu’en petit périmètre ». Le jeu proactif avec une grande possession et où la circulation du ballon est primordiale oblige l’adversaire à courir derrière le ballon et permet donc aux joueurs de l’Ajax de dépenser moins d’énergie.

Louis Van Gaal a réussi à mettre en place un jeu de position où chaque mouvement est travaillé en amont et compris par les joueurs afin de pouvoir se défaire de toutes les situations possibles en match. En tant que grand fan de cette équipe, Pep Guardiola dit que « cet Ajax pouvait résoudre de manière totalement fantastique tous les un-contre-un qui peuvent exister dans un match. En attaque comme en défense ». Ces situations sont rarement des obstacles à la mise en place du jeu amstellodamois car s’il est fréquent que le porteur de balle se retrouve au duel face à un adversaire, il ne reste toutefois jamais esseulé. Dans l’idéal il a trois possibilités de passes créées par trois différents appels, la plupart dans le sens du jeu. Cette multiplication de choix apporte inévitablement un surnombre facilement compensé en cas de perte de balle.

LA TULIPE DE FER MEME DANS LE JEU

Quand nous parlions d’une rigueur intransigeante de Louis Van Gaal, Ronald de Boer l’illustre parfaitement : « On s’entrainait à faire des passes encore et encore. On s’affrontait aussi souvent à six contre trois, avec l’obligation pour l’équipe de six joueurs de ne faire qu’une ou deux touches de balles ». Jorge Valdano, coach du Real durant l’apogée de l’Ajax, avait déclaré après la défaite de son équipe face aux Lanciers : « l’Ajax n’est pas seulement l’équipe des années 90, elle se rapproche d’un football utopique ». Un hommage à la hauteur du travail du technicien néerlandais. Un jeu utopique offensivement qui passe par un travail plus qu’important défensivement. Dans la défense à trois, l’unique stoppeur est Danny Blind, le père de Daley, actuel joueur de l’Ajax Amsterdam. Malgré une assise qui semble peu défensive, le pressing de tous les instants est encore plus rigoureux que celui de Rinus Michels. « Je demande toujours aux défenseurs qui doivent sortir sur leurs adversaires directs d’agir comme des ‘tueurs’. C’est une condition sur ce que j’attends d’eux » déclare le coach néerlandais. Une prise de parole faisant penser à la vision de Kovacs qui disait que Neeskens était le premier à « mordre » son adversaire pour déclencher le pressing. Le postulat de Van Gaal à propos de cette phase de récupération ressemble énormément à celui de Bielsa. La verticalité voulue une fois le pied remis sur le ballon également.

La cohérence tactique donne lieu à une force conquérante quasi-intraitable. Elle passe par un travail physique en amont. Louis Van Gaal s’est appuyé sur certains hommes de confiance pour mettre à bien cette composante essentielle. L’engrenage permettant au puzzle de fonctionner. Bobby Haarms, déjà présent lors du premier âge d’or, est celui qui remet en forme les joueurs revenant de blessures. Toutes ses séances se font avec ballon, nouvelle preuve de l’identité particulière du club. La tulipe de fer fait venir trois personnes extérieures au club et au football : Laszlo Jambor, Jos Geysels et René Wormhoudt. Les deux premiers sont des physiothérapeutes respectivement rattachés au monde du basket du hockey sur glace. Le dernier est chargé du suivi individuel est travaillait avant avec l’équipe de football américaine amstellodamoise. Ils révolutionnent la vision physique de l’Ajax Amsterdam afin de donner un air scientifique à l’équipe A. Le travail est principalement réalisé à propos des courses. Que cela soit sur le départ, sur le sprint où une fois le ballon dans les pieds. L’intensité, l’expansivité et la coordination sont des préceptes essentiels à la mise en place du jeu de position ajacide. Pour en savoir plus sur ce travail physique, la seconde partie du dossier de Romain Laplanche pour La Grinta est à lire.

Mais comme lors du premier âge d’or, la belle histoire ne se termine pas aussi bien qu’elle n’avait commencé. Dès le sacre européen de 1995, Rijkaard prend sa retraite et Seedorf part à la Sampdoria. Les affaires extra sportives perturbent le groupe. Kluivert est impliqué dans un accident de voiture mortel, son image en prend un coup et le joueur tombe en dépression. Finidi n’est pas au mieux non plus puisque, cette année, son frère est abattu au Nigéria. En décembre 1995, l’arrêt Bosman est signé et entraîne en même temps la fin du puzzle parfait de Van Gaal. L’arrêt Bosman est la mise en place de la décision qui abolit les quotas de joueurs. C’est à dire que les clubs sont autorisés à engager autant de joueurs étrangers qu’ils veulent et entrainent donc l’augmentation des transferts. Il est nécessaire de noter que l’Ajax est depuis toujours un club familial et que dans les années 90, faute de structures pour les accueillir, beaucoup de jeunes du centre de formation logent dans des familles d’accueil aux alentours du stade de Meer. Malgré la victoire en Coupe intercontinentale en 1996 et la finale de Ligue des Champions face à la Juve la même année, la moitié des joueurs champions d’Europe partent libres. Parmi lesquels Finidi, Kanu, Davids, Kluivert ou Reiziger. Louis Van Gaal part à son tour au FC Barcelone en 1997 et marque la fin de cet âge d’or.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

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