L’Ajax ou l’histoire d’une identité : la révolution de velours (3/5)

L’Ajax Amsterdam est opposé à Lille en Ligue Europa cette semaine. Cette confrontation est l’occasion de sortir le premier article de La Causerie. Vu sa longueur nous vous facilitons la lecture en le divisant en cinq parties. Après deux périodes dorées du club, nous présentons aujourd’hui un moment plus sombre de l’histoire du club ajacide.

Johan Cruyff a tellement fait pour le football total. En effet, le totaalvoetbal avait des idées mais il avait surtout un visage et le numéro 14. D’abord en tant que joueur dont le style moderne et la façon d’aborder les matchs ont révolutionné ce sport. Puis en tant qu’entraineur (de 1985 à 1988 il a coaché l’Ajax). Guardiola dira de lui que « Johan est la personne la plus influente dans le football européen de ces quarante, cinquante dernières années, absolument personne n’a donné autant au football comme joueur et entraineur à la fois. […] Il a inculqué une façon de jouer dans deux clubs incroyables que sont l’Ajax d’Amsterdam et le FC Barcelone ». Alors que Gary Lineker, lui, disait que c’est « un homme qui a fait plus pour rendre le jeu magnifique que quiconque dans l’histoire ». Joueur, entraineur et enfin en tant que philosophe du football. Dans ces trois domaines le Hollandais volant avait ce don pour la révolution.

L’ARRÊT BOSMAN OU LA FIN DE L’ADN

(Source : givemesport.com)

Remettons les choses dans leur contexte et revenons en 1995 lorsque la Cour de justice des Communautés européennes vote l’arrêt Bosman. Cette ouverture des frontières entraine une très grosse période creuse pour l’Ajax qui ne pouvait pas construire sur le long terme. Quinze ans plus tard, le club est distancé en Eredivisie par son éternel rival Feyenoord, connait de nombreuses humiliations en Coupe d’Europe face à des clubs mineurs et surtout les dirigeants n’accordent plus d’importance au jeu proposé tant par l’équipe première que par celles des jeunes. Plus de résultats, peu de fantaisie et un néant tactique qui font regretter les glorieuses années révolues. C’est alors que l’homme qui incarne le mieux le club et son jeu tape du poing sur la table. Cette incarnation dépasse n’importe quelle statistique, quelconque but marqué ou trophée soulevé. Grâce à sa philosophie, Johan Cruyff veut remettre son club de cœur sur les bons rails.

Cela fait six ans qu’ils n’ont pas remporté de trophée majeur et connaissent des éliminations grotesques en Coupe d’Europe, compétition qui fait pourtant partie de l’ADN Ajax. Sur une période de cinq ans les supporters voient passer sept coachs différents. Les dirigeants de l’époque mènent une politique de transferts très onéreuse qui s’avère être un fiasco sur toute la ligne. On retiendra notamment les arrivées de Sulejmani (16,5M), Cvitacich (6,5M), Sonck (6M) ou encore Charisteas (5M). Pour un club européen dit normal, ces transferts ne semblent pas si excessifs sauf que la philosophie de l’Ajax n’est pas celle-ci. En effet, on a longtemps assimilé cela à un « club de banquier » où l’on préfère vendre plutôt que de gagner. Les dirigeants ont vendu beaucoup de joueurs le dernier jour du mercato (Zlatan Ibrahimovic notamment pour ne citer que lui) afin de faire croire aux supporters qu’ils ne pouvaient pas le remplacer et donc garder de l’argent pour financer le stade de l’ArenA. L’argent est une source de conflit au club. Jusqu’en 2016, le salary cap obligeait les joueurs à toucher moins d’un million d’euros par an. Cela a précipité les départs de Suarez, Sneijder ou encore Van der Vaart.

Tous ces problèmes sont directement ou indirectement liés à l’arrêt Bosman survenu près de vingt ans auparavant. Nous avons vu que l’histoire de l’Ajax Amsterdam est faite de cycles plus ou moins longs et parfois auréolés de succès. Les joueurs ayant vécu les victoires européennes du début des années 70 ou ceux ayant remporté la Ligue des Champions 1995 sont tous partis une fois le graal atteint. Les joueurs ayant marqué l’histoire du club dans les vingt premières années du XXIe siècle n’ont même pas eu le temps de connaitre de tels succès car dès les premiers résultats individuels, leurs valises étaient déjà prêtes. Certains faisaient leurs bagages de leur plein gré tandis que d’autres étaient poussés vers la sortie pour récolter quelques millions supplémentaires. L’arrêt Bosman a défavorisé les clubs de championnats mineurs même quand ceux-ci axaient leur réussite sur la formation. L’épopée européenne de 2019 où les jeunes d’Eric Ten Hag ont battu le Real ou la Juve pour finalement échouer en demi-finale de Ligue des Champions montre la différence entre l’avant et l’après Bosman. Parmi les hommes forts de cette saison, Frenkie de Jong et Matthijs de Ligt ont quitté le club en premier rejoignant respectivement Barcelone et Turin. Dernièrement, Hakim Ziyech et Donny van de Beek se sont, eux, envolés pour Chelsea et Manchester United.

« CE N’EST PLUS L’AJAX »

(Source : goal.com)

Le 20 septembre 2010 Johan Cruyff publie sa chronique hebdomadaire pour De Telegraaf. Cette dernière commence par : « Ce n’est plus l’Ajax ». Au cours de quelques lignes, il dresse le bilan effroyable de ces dernières années et propose une révolution, la révolution de velours. Débute alors une lutte où tout est permis. Cruyff possède une longueur d’avance grâce à son histoire et son poste de chroniqueur. Il peut ainsi avoir une plus grande caisse de résonance. Il veut que les anciens joueurs compétents intègrent les organes du club afin de stopper le corporatisme ambiant. L’ancien numéro 14 pense notamment à des hommes comme Overmars, Jonk, Bergkamp ou encore Roy pour remettre le club à flot. Mais dans cette lutte, beaucoup de coups bas sont fait à Cruyff et ses alliés comme en témoigne la nomination de Louis Van Gaal en tant que directeur technique. Depuis 2004, Johan Cruyff avait intégré le Collège des commissaires qui décide des mesures prises par le club. Les quatre autres membres ont voté pour que Van Gaal occupe ce poste, or, au moment du vote, le Hollandais volant était en Catalogne pour raisons familiales et n’a pas été mis au courant de cette mesure. Si Van Gaal et Cruyff se détestent cordialement, ce dernier expliquera quand même que ce n’est pas pour cette raison qu’il était remonté mais car il estimait que ce n’était pas l’homme de la situation. Il vole donc en justice pour faire annuler le choix. Au moment du procès dont il sortira vainqueur il arrivera avec sa garde rapprochée composée des hommes qu’il veut faire entrer au sein de l’Ajax d’Amsterdam.

Après la victoire dans cette affaire, les personnes à l’origine de l’arrivée de Van Gaal démissionnent et Cruyff devient directeur technique provisoire afin de placer ses hommes aux postes clés. Frank de Boer reste coach, Dennis Bergkamp devient son adjoint, Jaap Stam gère les défenseurs, Edwin Van Der Sar est directeur commercial tandis que Marc Overmars est directeur sportif. Aujourd’hui, Danny Blind est membre du conseil de surveillance, Richard Witschge, Michael Reiziger et Winston Bogarde sont les adjoints de Ten Hag, Johnny Heintiga est coach des U19 avec Ronald de Boer comme adjoint. Liste non exhaustive bien évidemment. Selon le journaliste Dick Sintenie « le passé est présent partout parce que les anciens joueurs sont là, à tous les postes, de la direction du club à celle des équipes de jeunes, pour rappeler et enseigner les préceptes de la maison ». Marc Overmars et Edwin Van Der Sar sont les deux têtes pensantes actuellement. Le premier cité est celui qui a augmenté le salary cap permettant les prolongations de Ziyech ou Onana après la saison 2018/19. A noter qu’il fait partie des cinq-cent plus grosses fortunes des Pays-Bas car tous ses business marchent. Depuis 2010, il est allé chercher Milik pour moins de trois millions et le revendre trente-cinq, Davinson Sanchez pour cinq millions et revendu quarante ou encore de Jong qui est venu pour un million et est reparti pour soixante-quinze. En tant que directeur marketing, Van Der Sar l’épaule depuis 2016 pour redresser à merveille la barre ajacide.

LUTTE DE POUVOIR ET PLAN CRUYFF

(Source : scroll.in)

Pendant que ses hommes s’attèlent à la tâche, Cruyff redéfinit les contours de la politique du club tant sur les résultats que sur la philosophie. Il appelle cela le plan Cruyff qui est rédigé par Wim Jonk et Ruben Jongkind. Ces derniers constatent que devant l’inflation des transferts il faut revenir aux fondamentaux de l’Ajax Amsterdam que sont la formation, la jeunesse et son savoir-faire maison. Les finances sont de nouveaux au vert et le club remporte quatre championnats entre 2011 et 2014. Mais encore une fois à Amsterdam tout tourne mal au moment où le sentiment de plénitude semblait retrouvé. En effet, la révolution de velours est devenue une lutte de pouvoir. A coup d’insultes, de déchirements dans le foot néerlandais et de coups bas, elle se conclut par un licenciement général en 2015. David Endt, dira que « ce n’était plus une révolution de velours mais une épuration… des entraineurs, des médecins ont été virés sans ménagement ». C’est dans une tonalité de guerre civile que tout le monde doit se positionner.

Le décès de Johan Cruyff en mars 2016 n’arrangera rien et les personnes l’ayant soutenu quittent peu à peu le club. Jongkind, toujours furieux, déclarera : « On est partis avant qu’on nous vire ». Selon lui, « Mazraoui, de Ligt, de Jong, tous ceux qu’on voit aujourd’hui sont le résultat d’un processus d’éducation lancé il y a dix ans. A l’époque, on pensait déjà que de Jong pouvait atteindre les sommets ». Très peu y croyaient, ce qui montre les divergences au sein du club. En tout cas, la révolution de velours a permis un redressement financier conséquent avec une masse budgétaire dans le vert chaque année depuis celle-ci. « Notre richesse est et restera sur le terrain » a dit Jaap Van Praag. « Pourquoi ne pourrait-on pas battre un club plus riche ? Je n’ai jamais vu un paquet de pognon marquer un but » a, lui, déclaré Johan Cruyff montrant que l’argent ne fait pas tout.

Aujourd’hui, le budget de fonctionnement du club est de 85 millions d’euros. 30% de celui-ci est injecté dans le centre de formation où l’on retrouve cent-cinquante salariés. Le club est côté en bourse mais 73% appartient à l’association et les actions et le capital actif est limité. Ce qui empêche en même temps d’être acheté par des investisseurs étrangers. Le club n’a jamais participé à la course à l’armement des transferts même si « des clubs proposaient des salaires six ou sept fois supérieurs à ce qu’on offrait chez nous » déclarait David Endt après l’arrêt Bosman. Au moment où l’on prépare une Superligue européenne, l’épopée en Ligue des Champions 2018/19 de cette institution a été un vrai vent de fraicheur.

Ce parcours fut possible grâce au travail réalisé sur la dernière décennie au sein du club amstellodamois. Une chronique écrite dans les colonnes de De Telegraaf suivie d’une véritable révolution structurelle. Johan Cruyff et ses hommes de confiance ont permis aux Lanciers de revenir sur le devant de la scène. Nationale d’abord puis internationale avec la finale de Ligue Europa 2017 et la demi-finale de Ligue des Champions 2019. C’est après sa mort que son plan aura porté ses fruits sur le plan des résultats et cet héritage est la plus belle des victoires de l’homme qui caractérise mieux que quiconque l’Ajax Amsterdam.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :