L’Ajax ou l’histoire d’une identité : le jeu au centre du projet (4/5)

L’Ajax Amsterdam est opposé à Lille en Ligue Europa cette semaine. Cette confrontation est l’occasion de sortir le premier article de La Causerie. Vu sa longueur nous vous facilitons la lecture en le divisant en cinq parties. Pour mieux comprendre l’identité du club, il est important de se pencher sur sa philosophie de jeu.

La chronologie du club étant terminée, passons maintenant aux fondamentaux du club comme le disaient Jonk et Jongkind durant l’écriture du plan Cruyff. Commençons tout d’abord avec le jeu que doit pratiquer l’Ajax Amsterdam. Nous avons déjà vu le jeu proposé par Rinus Michels, Stefan Kovacs et Louis Van Gaal, passons à la philosophie ajacide en général et à son illustration durant la saison 2018/19 sous les ordres d’Erik Ten Hag.

UN JEU ÉVOLUTIF

(Source : twitter.com)

Le totaalvoetbal repose sur certains piliers parmi lesquels le mouvement, les combinaisons ou encore la conscience de l’espace et des courses. « Il ne suffit pas seulement de gagner […] le plus important est la façon dont tu vas gagner » écrivait Johan Cruyff dans son autobiographie. Gagner en faisant rêver. En réalité, les supporters attendent du football qu’il ressemble à la ville, que le jeu ait une forme d’expression artistique, qu’il soit distrayant, attractif et spectaculaire. Entre 1971 et 1973, l’Ajax jouait en 4-3-3 avec un libéro, en 1995 en 3-4-3 et en 2019 en 4-2-3-1, cela prouve une nouvelle fois que le 4-3-3 n’est pas tant une obligation que cela au sein du club. Si le joueur hollandais et notamment amstellodamois peut paraître arrogant dans sa façon de jouer, les joueurs qui participent au football total ne doivent absolument pas être obnubilés par eux-mêmes mais penser surtout aux autres. Les exemples de Neeskens entre 1971 et 1973, de Litmanen en 1995 ou de Van de Beek en 2019 sont de parfaites illustrations. Les comparaisons sont nombreuses entre cette dernière saison marquante et les moments de gloire passée. Johnny Rep disait d’ailleurs, après la victoire en huitième de finale au Bernabeu, que « la victoire contre le Real Madrid m’a renvoyé des images de notre époque ».

En phase offensive, les passes doivent être courtes et au sol, pour que les transitions soient efficaces. Ainsi, les longues passes doivent être utilisées le moins possible. Pour que la relance depuis sa surface soit efficace, il faut un gardien et des défenseurs qui soient capables de manier à la perfection le ballon. Les postes sont interchangeables et il faut toujours que les latéraux montent afin de créer le surnombre en permanence. Le véritable football total était celui de Rinus Michels, un jeu plus vertical que jamais. « De branie en lef« , cette expression typique hollandaise caractérise l’audace, le côté poseur et intrépide de son Ajax. « Il faut agrandir l’espace lorsqu’on est en possession du ballon et le réduire lorsqu’on le perd » expliquait Johan Cruyff. Car oui, si l’attaque est privilégiée, il ne faut pas oublier de défendre avec notamment un pressing haut primordial. Rinus Michels a inventé à l’Ajax la « règle des cinq secondes ». Ce n’est ni plus ni moins qu’un pressing haut et synchronisé. Les cinq secondes sont, selon lui, le temps nécessaire qu’il faut, à la perte du ballon, pour le récupérer sans être inquiété par la suite. Ce phénomène de presser ensemble, s’appelle l’interdépendance. Il est nécessaire d’insister sur la coordination des lignes pour le contre-pressing sous peine de s’exposer au danger sur une transition.

TEN HAG À LA HAUTEUR DE SES AINÉS ?

(Source : voetbalprimeur.nl)

Durant la saison 2018/19, Erik Ten Hag a produit un super jeu dans la lignée de ses glorieux prédécesseurs. Après avoir été coach de Go Ahead Eagles, avec Marc Overmars au club, et celui de la réserve du Bayern où Pep Guardiola entrainait l’équipe une. Si c’est grâce au premier qu’il est arrivé à l’Ajax, c’est avec le deuxième qu’il s’est amélioré en tant que technicien. Tous deux, ils ont beaucoup d’idées communes tant ils aiment le jeu offensif, la possession ou encore le pressing haut, Ten Hag dira d’ailleurs que « travailler avec Pep et Matthias Sammer est comme si j’avais gagné au loto ». Comme Michels ou Van Gaal, Ten Hag est très rigoureux. En clair, sa philosophie est identique à celle du club avec lequel il est lié jusqu’en 2022. Il produit du jeu plaisant, il gagne, il responsabilise les jeunes mais les entoure de joueurs plus expérimentés. Il mêle le romantisme de l’Ajax et de Guardiola au pragmatisme du Bayern. En effet, il sait mettre de côté la possession pour se projeter vite vers l’avant. Lors de la saison 2018/19 il pouvait, pour cela, compter sur Ziyech, Neres et Tadic. Le principal intéressé dira quand même : « Ce que Michels et Cruyff ont inventé je me vois dans leur tradition. Parce qu’ils ne pensent qu’à attaquer, il s’agit aussi de défendre, défendre en avançant. Nous devons toujours rendre les espaces étroits, repoussant l’adversaire plus loin ». L’héritage des âges d’or ajacides n’est pas oublié par l’actuel entraineur.

Erik Ten Hag équilibre parfaitement l’équipe et c’est rare qu’une équipe qui pratique ce genre de football prenne peu de buts. Ils jouent de manière insouciante mais tout en étant encadrés. En 2019, il a emmené quasiment tous les joueurs de son effectif au bout d’eux-mêmes, sauf peut-être Dolberg qui a peiné à retrouver une forme optimale après ses blessures. Beaucoup se sont révélés. Ziyech et Neres ont rendu le jeu de position imprévisible. Deux ans après la victoire face au Real Madrid, cinq joueurs figurant dans le onze de départ ont quitté le club et sûrement les plus importants : Matthijs de Ligt, Frenkie de Jong, Lasse Schöne, Donny van de Beek, Hakim Ziyech. Les six autres titulaires (André Onana, Nicolas Tagliafico, Daley Blind, Noussair Mazraoui, David Neres et Dusan Tadic) sont restés pour diverses raisons.

C’est depuis Onana que la construction du jeu débute. Frenkie de Jong se place alors entre ses défenseurs centraux pour créer une supériorité numérique dès la première phase de jeu ce qui permet à ses latéraux de monter. Les combinaisons en triangles sont très prisées par cet « Ajax 3.0 ». Pendant que le ballon monte jusqu’à eux grâce à ce jeu en triangle, les quatre de devant, Neres, Tadic, Ziyech et Van de Beek occupent les espaces entre les lignes et font sans arrêt des appels afin de peser sur les défenseurs adverses en les étirant et les faisant reculer. En parlant des joueurs offensifs, il y a toujours quatre joueurs dans la surface et presque sept en tout aux alentours pour prendre les deuxièmes ballons. Le trio offensif est gaucher ce qui permet aux trois de permuter tout temps. L’Ajax attaque en nombre côté ballon, ce qui permet d’enchainer les passes rapides et « voyager » avec le ballon pour pouvoir presser dès la perte de celui-ci. Le défenseur latéral opposé à la position du ballon (si l’attaque est à gauche c’est Mazraoui, si elle est à droite c’est Tagliafico) n’est pas trop excentré, ce qui maintient la compacité et évite d’être exposé. Enfin, comme sous Kovacs, la possession ne tourne pas à l’obsession avec 52% de moyenne en Champion’s League et 60% en Eredivisie.

LE MILIEU OU L’ILLUSTRATION DE L’HERITAGE

(Source : bd.nl)

Le milieu de terrain aligné par Eric Ten Hag durant la saison 2018/19 est l’exemple parfait d’un jeu évolutif mais toujours dans le même esprit. Le 4-3-3 des années 70 voyait Johan Neeskens, en 6, Arie Haan et Arnold Mühren être alignés. Le 3-4-3 du sacre de 1995 avait un milieu composé de Frank Rijkaard devant la défense, Edgar Davids et Clarence Seedorf en relayeurs et Jari Litmanen en meneur de jeu. Le 4-2-3-1 de 2019 prend sens grâce au double pivot Frenkie de Jong-Lasse Schöne derrière Donny Van de Beek. Zoom sur ces trois joueurs.

Acheté par l’Ajax lorsqu’il avait dix-huit ans à Willem II, Frenkie de Jong impressionne dès sa signature chez les Lanciers. Il excelle à la récupération, dans ses passes et est aussi bon en attaque rapide que dans un jeu de possession. S’il a 91% de réussite dans ses passes en 2018/19, il prend également beaucoup de risques balle au pied. Son entraineur au Barça, Ronald Koeman, disait de lui quand il l’avait sous ses ordres en sélection batave qu’il « aime dribbler, trouver des solutions ». Avec son toucher de balle prétentieux, de Jong progresse jusqu’à ce qu’un adversaire vienne sur lui pour ensuite la donner à son coéquipier qui sera libre de tout marquage. Avec ses dribbles il casse les lignes adverses et cela apporte de la tranquillité à ses coéquipiers. On peut se dire qu’il tente cela car il joue dans un milieu à deux avec Schöne qui apporte une assise plus défensive. Que nenni, c’est lorsqu’il vient se placer entre ses défenseurs centraux au moment de la relance qu’il casse le plus facilement des lignes par la passe. D’ailleurs, Schöne et Van de Beek font énormément d’efforts pour le jeune regista notamment dans leurs mouvements sur le rectangle vert.

Arrivé libre en 2012, Lasse Schöne est aujourd’hui le joueur étranger le plus capé de l’histoire du club. Comme Swart ou Rijkaard auparavant, c’est le joueur le plus expérimenté de l’effectif durant l’épopée européenne (Huntelaar, Blind et Tadic avaient la trentaine également). En 2014, l’année du titre, il jouait sur l’aile droite, depuis 2016, sur les conseils de Peter Bosz, il joue à la récupération alors que c’est un meneur de jeu de formation. Cette connaissance du poste de numéro 10 lui permet de distribuer le jeu avec un temps d’avance et ses décalages profitent à de Jong et Van de Beek. Comme Rijkaard sous Van Gaal, les véritables playmakers cette saison sont reculés et ils se nomment de Jong et Schöne. Le joueur danois déclare à ce propos : « Michael Laudrup était mon idole. J’appréciais également Roberto Baggio. Malheureusement ce genre de joueur est mourant ». Alors pour ne pas partir avec eux, il s’est réinventé et a remis cela à la mode. Comme Laudrup, de Jong et bien d’autres joueurs passés par l’Ajax, Schöne a aussi cette arrogance positive qu’il fait ressortir lors de sa prise de risque au moment de faire sortir le ballon. Cette faculté à bien sortir la balle sied parfaitement avec son nouveau rôle dans le double pivot qu’il combine avec un gros coffre, lui, qui n’est jamais avare d’efforts.

Le pur produit du Toekomst, Donny Van de Beek amoureux du club, est resté plus longtemps à l’Ajax Amsterdam que ses deux compères du milieu. Ce joueur complet par excellence, extraordinaire nulle part mais parfait partout, réinvente le poste de numéro 10 pourtant traditionnel dans l’histoire de l’Ajax. Pas de Litmanen ou de Cruyff, mais de Jong et Tadic avec entre eux deux, Van de Beek numéro 6 floqué dans le dos. Du haut de ses 184 centimètres, il a la science du duel et grâce à son gros volume de jeu (près de dix kilomètres par match en 2018/19) il est celui qui déclenche le pressing haut. Les permutations sont essentielles depuis toujours au club et le rôle du meneur de jeu ne déroge pas à cette règle. En phase offensive il évolue aussi haut que Tadic qui, lui, dézone. Le fait que Tadic soit un faux neuf permet à Van de Beek, faux dix, de permuter tout le temps. À noter que Neres et Ziyech ne sont également pas des ailiers traditionnels d’un jeu de position. Lors du huitième retour et du quart retour de Ligue des Champions, Van de Beek était marqué par Casemiro puis Can. Lors des deux matchs son jeu sans ballon avec notamment sa multitude d’appels dans la zone de ses adversaires a énormément pesé et lui a même permis de marquer un but face à la Juventus. Pour celui qui privilégie le jeu en une touche avec plus de 80% de réussite dans ses passes, la citation de Cruyff qui s’adapte le mieux est : « Jouer au football est simple mais jouer simplement au football est la chose la plus difficile qui soit ».

ET CETTE SAISON ?

(Source : sports.fr)

Depuis la défaite face à Tottenham mettant fin à la belle épopée ajacide, de nombreux amateurs de football ont arrêté de suivre cette équipe quotidiennement. Malgré les nombreux départs, Ten Hag réalise toujours un très bon travail avec une idée de jeu plus qu’enthousiasmante. Cela s’est d’ailleurs fait remarquer lors du match aller face au LOSC. Exit le 4-2-3-1 après les départs successifs de de Jong, Schöne et Van de Beek pour laisser place à un 4-3-3 avec Edson Alvarez en pointe basse derrière Davi Gravenberch et Davy Klaasen. Les deux relayeurs sont essentiels à la mise en place du jeu de position de l’Ajax avec leurs incessants mouvements. Gravenberch a d’ailleurs une grande activité puisque malgré sa position relativement haute sur le schéma de départ, il est souvent utilisé en tant que troisième défenseur central lors des relances courtes. L’équipe forme alors un 3-2-5 aussi offensif que structuré.

En plus des milieux, on peut noter l’excellente relation entre les deux défenseurs centraux qui sont Daley Blind et Perr Schuurs. Ce dernier remplace magnifiquement de Ligt et réalise ce que Sven Botman n’a jamais su faire du côté d’Amsterdam. Il a d’ailleurs pris la place de Lisandro Martinez qui arrivait pourtant d’Argentine avec une étiquette de pépite (dont la relance collait parfaitement avec le football pratiqué par Ten Hag). Comme pour chaque équipe de l’Ajax Amsterdam, la défense est primordiale et se veut aussi agressive que collective. Les deux ailiers, Neres et Antony d’ordinaire, ont pour mission de presser le porteur de balle du premier tiers adverse tandis que se profile, plus bas, un marquage individuel strict.

Il est possible de se défaire avec malice de ce pressing haut comme Liverpool l’avait fait face à l’Atalanta en phase de groupe de Ligue des Champions. Le LOSC de Christophe Galtier n’a pas su mener de belles transitions offensives et a été confiné par la pression amstellodamoise. L’absence d’Onana, suspendu un an pour dopage, peut grandement inquiéter l’Ajax car Stekelenburg semble bien moins fiable sur des phases de relances courtes au sol. Malgré la contreperformance du match aller, rien n’est perdu pour les Lillois à condition d’appuyer sur les faiblesses de leur adversaire. Celui-ci les avait déjà fait souffrir en poule de Ligue des Champions la saison passée.

Rien n’est plus important que le jeu à l’Ajax. Il y a cependant plusieurs manières de pratiquer ce totaalvoetbal. Rinus Michels, Stefan Kovacs et Louis Van Gaal avaient certaines divergences à ce propos mais tous ont enchanté les supporters amstellodamois. Depuis la révolution de velours, certains entraineurs ont également enthousiasmé les foules notamment Peter Bosz. Sur les traces de ses ainés et en récoltant les fruits du travail de ce dernier, Eric Ten Hag a apporté une nouvelle façon de jouer. L’Ajax 3.0 a usé d’un 4-2-3-1 inédit dans l’histoire du club pour diversifier encore plus la palette historique ajacide.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

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