Didier Deschamps, l’animal politique

Au moment d’être nommé sélectionneur de l’Equipe de France de football, Didier Deschamps l’avait promis : « Tant que je serai présent dans le monde sportif je m’interdis de parler de politique ». Cela fait près de dix ans qu’il occupe ce poste et on ne peut pas dire que la promesse soit tenue. En réalité, aucun commentaire sur l’élection d’Emmanuel Macron ou sur l’affaire Cahuzac bien sûr mais un discours général qui ressemble davantage à celui d’un politicien que d’un entraineur. Ceci étant, il fallait bien trouver un sujet pour remplacer le jeu lors des conférences de presse.

La dernière trêve internationale n’a pas été des plus enthousiasmantes. Si on peut concéder aux différents sélectionneurs une saison au rythme effréné jouant forcément sur l’organisme des joueurs, on peut également regretter la baisse considérable du niveau de jeu lors de ces matchs internationaux. Durant les deux dernières semaines, l’Equipe de France a affronté l’Ukraine avant de se rendre au Kazakhstan et en Bosnie. Un match nul suivi de deux victoires et déjà la première place d’un groupe très faible pour les qualifications à la prochaine Coupe du Monde. Rares sont les amateurs de football à ne pas s’être ennuyé devant ces trois prestations – rares également sont ceux qui ont suivi assidûment ces trois rencontres -Comme souvent, quand il faut s’élever contre la masse Raymond Domenech est présent. L’ancien sélectionneur estime que « ce n’est pas de l’ennui » et fustige presque ceux qui veulent « des actions spectaculaires, du jeu flamboyant, des actions avec des occasions de but toutes les cinq minutes ». Sur le plateau de L’équipe d’Estelle, il énumère tout ce qu’on aurait voulu voir lors de son court passage au FC Nantes.

« OH NON ! MÊME ICI ? »

Dans son discours déjà entendu une bonne centaine de fois, une phrase ressort néanmoins : « On est dans le calcul permanent ». La France de Deschamps est résumée par les six mots prononcés par le symbole des maux du football tricolore. En bon homme politique, Didier Deschamps calcule tout. Il tente de raisonner par la quantification : marquer tant de buts pour remporter tant de matchs et avoir tant de points. Dans une période sociale très compliquée, la froideur mathématique de l’Equipe de France n’arrange pas le moral du peuple. Mercredi, celui-ci a jonglé entre l’Equipe de France espoirs de Sylvain Ripoll (victoire 2-0 contre l’Islande), l’allocution d’Emmanuel Macron annonçant un nouveau confinement et l’Equipe de France A de Didier Deschamps (victoire 0-1 en Bosnie)… Pour l’enthousiasme on repassera.

Face à l’Ukraine, le Kazakhstan et la Bosnie, les Bleus ont rendu des copies insipides où les points à retenir se comptent sur les doigts d’une main. On a, par exemple, aimé les prestations de Thomas Lemar, beaucoup moins celles de Kylian Mbappé. Il n’y a de toute façon pas grand chose à dire à propos du jeu français. Didier Deschamps ne s’y tente d’ailleurs que très peu en salle de presse. Tel un homme politique tapant en touche à la première question embarrassante. Le jeu embarrasse-t-il Didier Deschamps ? Sûrement pas. En tout cas bien moins que les questions sur Karim Benzema. Quand un journaliste kazakh s’y tente, cela fait directement mouche. « Oh non ! Même ici ? » demande le sélectionneur entre deux ricanements. La situation de l’attaquant vedette du Real Madrid ne semble pas claire dans le pays d’Asie centrale. Didier Deschamps préfère en rire.

Si la scène prête à sourire, il part d’ailleurs de la salle dans l’hilarité générale, elle reflète parfaitement l’animal politique qu’est Didier Deschamps. Plus que le sacre mondial en 2018 ou la finale européenne en 2016, le plus grand exploit du sélectionneur est d’avoir fait passer la non-sélection de Karim Benzema pour quelque chose de normal. Sportivement, nous ne sommes pas loin du scandale à chaque fois qu’il ne prononce pas son nom lors des annonces de liste. Pourtant, tous les journalistes français se sont résolus à ne plus lui poser de question sur le sujet. La politique a devancé le sportif, une fois de plus.

L’OPINION PUBLIQUE DANS LA POCHE

Depuis son arrivée à la tête des Bleus, tous les bilans comptables sont au vert. Un quart de finale de Coupe du Monde pour sa première compétition, une finale de l’Euro puis un titre mondial. Même lorsque les choses vont mal, tout lui sourit en témoigne le match retour presque parfait face à l’Ukraine en novembre 2013. Ses trois compétitions internationales sont présentées comme d’excellents parcours. Honduras-Suisse-Equateur-Nigéria-Allemagne en 2014, Roumanie-Albanie-Suisse-Irlande-Islande-Allemagne-Portugal en 2016 et Australie-Pérou-Danemark-Argentine-Uruguay-Belgique-Croatie en 2018. Si les victoires contre l’Allemagne et l’Argentine font office de symboles du mandat de Deschamps, les autres matchs ne rentrent pas dans la légende, hormis pour le résultat brut.

Les innombrables matchs de qualification et de préparation n’ont également pas marqué les esprits. Si le froid résultat a son importance, il n’est pas interdit d’apporter un peu de divertissement aux spectateurs français. Néanmoins, ceux-ci ne se plaignent que trop peu du jeu car Deschamps s’adresse au grand public avant l’amateur de football. Daniel Riolo disait à ce propos que le sélectionneur va « dans Paris Match et non dans l‘After Foot » il continue même en étant plus acerbe : « Tous les gens qui parlent avec lui savent qu’il méprise le football spectacle. Quand tu lui parles de Guardiola, immédiatement il devient tout rouge, il est tout crispé, il dit qu’il n’y a pas que ça […] Sa culture profonde est que le résultat prime sur le jeu ». Or la seule préoccupation du grand public est de remporter la prochaine compétition. Alors là, « l’homme des sept matchs » sait y faire pour motiver ses troupes et mettre l’opinion publique dans sa poche. Un homme politique qui ne fait pas d’erreur pendant son mandat, sans pour autant faire changer les choses dans le bon sens, n’aura qu’à être clinique lors de la campagne d’élection pour sembler être l’homme providentiel.

(Source : sofoot.com)

Il est surtout l’homme de la situation s’il arrive à ramener du calme – ah ça il y en a – après une longue période de désordre. Critiquer Didier Deschamps sur le contenu des matchs sans prendre en compte ses prédécesseurs serait malhonnête et on ne peut pas dire que durant les six années de Raymond Domenech à la tête de l’Equipe de France le jeu était plus enthousiasmant. Son mandat s’est en plus clôturé de bien pâle manière avec aucune victoire en six matchs, une demande en mariage et une grève lors de l’Euro 2008 et du Mondial 2010. Laurent Blanc, lui, n’avait pas pu empêcher le désordre causé par Samir Nasri en 2012. Didier Deschamps a réussi à faire de nouveau aimer l’Equipe de France aux Français grâce à un calme presque froid.

UN LEADER NÉ

Quand on pense à l’Equipe de France depuis 2013, trois noms reviennent en tête de liste : Raphaël Varane, Paul Pogba et Antoine Griezmann. Cette colonne vertébrale à laquelle on peut légitimement rajouter le capitaine et gardien Hugo Lloris montre la chance qu’a eu Deschamps au niveau du vivier à sa disposition. Mbappé, Kanté, Lucas Hernandez ou encore Kimpembe sont aujourd’hui indéboulonnables en Equipe de France. Même ceux dont décide de se passer le sélectionneur ont un talent indéniable (Benzema, Lacazette, Laporte, Théo Hernandez… liste non exhaustive où les jeunes comme Aouar, Koundé ou Fofana ne sont pas cités). Ainsi, avoir de bons résultats est une obligation. Elle devrait cependant aller de pair avec un jeu moins minimaliste que celui que l’on voit depuis trop longtemps. Jean-Marc Furlan racontait une anecdote dans le podcast Prolongation de Johann Crochet à propos de son ami Deschamps : « Quand on était à Clairefontaine, il me disait : ‘Jean-Marc, moi, c’est pas compliqué, je vais où il y a les meilleurs joueurs du monde parce que quand tu as les meilleurs joueurs du monde, tu gagnes ». L’actuel entraineur d’Auxerre disait être, quant à lui, obligé de trouver une systémique et une méthodologie plus importante.

(Source : laprovence.com)

S’il a la chance d’entrainer ce genre de joueurs, à la différence de Furlan, c’est parce qu’il a une expérience du terrain qui parle largement en sa faveur. Le rustre milieu défensif a remporté la Ligue des Champions, la Coupe du Monde ou encore l’Euro en étant à chaque fois capitaine. Depuis ses débuts à l’Aviron Bayonnais, il n’a jamais lâché le brassard. Ce leadership primordial dans la vie politique est expliqué par le principal intéressé dans l’ouvrage Manager United : « Je ne pense pas qu’on devienne un leader comme ça, du jour au lendemain […] Il ne faut pas forcer les choses. Ca doit venir naturellement , ça doit être authentique. Inné. Ca vient de toi, de ton enfance, de ton attitude à l’adolescence, de la manière dont tu te comportes à l’intérieur d’un groupe et dans le rôle de celui qui exerce une certaine influence ».

Dans le livre de Ben Lyttleton, un chapitre entier lui est dédié. Il y explique sa science du leadership et permet de comprendre davantage l’aspect politique de son management. Il est notifié que Didier Deschamps est doté d’une grande attention qui lui permet d’être constamment à l’écoute et ainsi de cerner chaque interlocuteur. Son adaptabilité ou encore sa manière à éviter les ennuis grâce à la non-prise de risque confirment ce postulat. Le sélectionneur français explique également que « vos comportements, vos attitudes et vos propos façonnent votre image relayée auprès du grand public par les médias, compagnons de route incontournables et indispensables. par eux passe cette image, que vous renvoyez au pays tout entier : avec eux aussi, soyez pro ». Un langage corporel ainsi qu’une attitude générale que l’on peut, une nouvelle fois, comparer à ceux d’un politicien. Au même titre que son discours.

LE DUO EXÉCUTIF AVEC LE GRAËT

L’arrivée, en 2012, de Didier Deschamps sur le banc des Bleus coïncide avec l’élection de Noël Le Graët au poste de président de la Fédération française de football. L’ancien maire (PS) de Guingamp a été réélu pour un quatrième mandat le mois dernier avec comme point principal de son « programme » de prolonger le sélectionneur. Pour l’instant, ce dernier voit son contrat aller jusqu’à fin 2022, soit pour la Coupe du Monde au Qatar. Les deux hommes sont sur la même longueur d’onde et incarnent parfaitement le football français actuel. Celui qui ne s’intéresse qu’aux sphères professionnelles, celui qui possède le plus grand vivier du monde mais décide de ne pas innover au niveau de la formation, celui qui croit être inspirant mais qui n’est pas imité en dehors de Clairefontaine. L’obsession du résultat court-termiste participe grandement aux maux du ballon rond tricolore et les deux hommes en sont les plus grands symboles.

Une parfaite osmose qui est vite résumée par le président lui-même : « On a des relations plus amicales que patronales. On est assez complices ». Alors qu’il ne s’entendait pas vraiment avec Laurent Blanc à cause de la distance que l’ancien défenseur français – le vrai président – mettait avec la Fédération. Pas de problème de ce côté avec son successeur qui adore cette partie politique qu’implique le poste. A l’instar de Machiavel, son adaptabilité lui permet d’avoir une habileté déconcertante au sein de la FFF. A ce propos, Le Graët aimerait même voir son ami lui succéder : « Je pense que Didier ferait un président de fédération remarquable. D’abord, les qualités sportives, vous les connaissez. Il sait compter et il a des contacts agréables avec nos sponsors, ça compte ».

(Source : onzemondial.com)

Daniel Riolo se montre souvent très critique avec les hautes instances du ballon rond français. Nous avons vu précédemment une de ses nombreuses phrases à l’encontre de Didier Deschamps, le président de la Fédération n’y fait pas exception. « On va le mettre président, parce qu’il ne va jamais nous faire chier et on pourra faire notre business tranquille » écrivait par exemple le journaliste dans son dernier livre Cher football français. Il se servait également de sa réélection et de celle de Raymond Domenech à la tête de l’UNECATEF pour dire que « dans ce pays, moins bien tu travailles, mieux tu es élu »…

Quelqu’un qui se plaindrait des résultats bruts de l’Equipe de France depuis l’arrivée de Didier Deschamps serait exigent, presque malhonnête. Il permet même une sérénité économique à la Fédération française de football avec son président et ami, Noël Le Graët. Pourtant, est-ce que le football français va foncièrement bien ? La réélection du président de la FFF, celle à l’UNECATEF, les dernières prestations des équipes de France A et espoirs, les récentes campagnes européennes des clubs de Ligue 1, le perpétuel corporatisme des entraineurs de ce championnat ou encore les nombreuses accusations de scandales sexuels au sein de la Fédération peuvent nous interroger.

La force politique de Didier Deschamps réside en ce point. On le fait passer pour l’homme providentiel au milieu d’une situation parfois périlleuse en oubliant qu’il participe au chaos du football français. Pourquoi se plaindre du niveau de la Ligue 1 quand on sait que le sélectionneur pousse les joueurs de 19 clubs du championnat à rejoindre l’étranger ? L’évolution passera par des idées. Celles-ci doivent venir de divers domaines, avec différentes conceptions et méthodes. Rien ne change car tout le monde pense pareil. Noël Le Graët, Raymond Domenech, Vincent Labrune (président LFP), Hubert Fournier (directeur technique national), Christian Bassila (directeur INF Clairefontaine), Didier Deschamps, Sylvain Ripoll et Corinne Diacre ne semblent pas incarner cette pluralité. Face à l’animal politique qu’est Didier Deschamps, qui incarnera le populisme du jeu ?

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

Un avis sur « Didier Deschamps, l’animal politique »

  1. S’indigner et ne pas se résoudre !!
    Stop à l’austérité footballistique
    Nous avons tellement besoin d’émotions et de moments de plaisir actuellement…..
    Merci à la causerie pour cet article évocateur !!!

    J’aime

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