Guillaume Germain : « Je voulais partager, avec les fans de football, l’histoire de notre continent »

Ancien conseiller ministériel et diplômé de sciences politiques, Guillaume Germain est également passionné de football. Il a lié ses deux centres d’intérêts pour nous offrir un ouvrage nous parlant des différents enjeux géopolitiques qui ont impacté la compétition européenne. Dans « 1960-2020 : 60 ans d’Euro de football« , il débute du sacre soviétique pour arriver à celui du Portugal et ouvrir sur l’édition qui a dû être décalée d’un an. La Causerie s’est entretenu avec cet auteur qui voit le sport comme un reflet de la société.


Il existe très peu d’ouvrages sur l’histoire de l’Euro, (le plus marquant étant “UEFA-Euro : un inventaire amoureux” d’Eugène Saccomano et Bernard Pascuito) d’où vous est venue l’idée ? 

L’idée m’est venue de ma propre histoire. J’avais 11 ans lors de l’Euro 1992 et j’ai évidemment suivi le parcours des Bleus. Le sélectionneur Michel Platini avait aidé la France à faire des éliminatoires absolument exceptionnels. Ils étaient vus comme des candidats crédibles au titre mais sont tristement éliminés au premier tour. Ce sont les Danois qui créent la surprise en s’imposant finalement. cela m’a profondément marqué car je plaçais beaucoup d’espoir en l’Equipe de France et c’est une équipe qui sort de nulle part qui l’emporte. Cette histoire m’a vraiment marquée lorsque j’étais petit. J’ai ensuite été passionné par le continent européen et son histoire. Certainement marqué par les histoires familiales car mon grand-père a été déportée sur le front russe durant la seconde guerre mondiale. Ainsi, l’histoire continentale m’a toujours intéressé. J’ai trouvé qu’il y avait un lien très étroit entre les relations internationales et la compétition sportive. J’avais l’idée du livre dès l’Euro 2016 mais j’ai préféré attendre 2020 pour le soixantième anniversaire et car l’édition se déroulait dans douze pays différents.

Au contraire on parle beaucoup plus de la Coupe du Monde. Quelle relation avez-vous avec les deux compétitions ? 

Il y a énormément de choses qui ont été réalisées sur la Coupe du Monde. C’est le phénomène planétaire du football, tout le monde s’y intéresse et beaucoup ont écrit dessus. Il faut dire que beaucoup ont écrit sur le football en règle générale mais très peu sur l’Euro. Encore moins d’ouvrage qui mêle la dimension sportive et la dimension politique. Je n’ai rien contre la Coupe du Monde, de la même façon je n’ai rien en particulier pour l’Euro mais devant le manque d’écriture sur ce sujet et car j’ai été marqué en premier lieu par l’Euro 92 j’ai vraiment voulu rédiger sur cette compétition. Je voulais partager, avec les fans de football l’histoire de notre continent. Les deux sont très liés.

Justement, la seconde moitié du XXe siècle est marquée par des conflits en Europe notamment avec la Guerre Froide. Comment le football a été impacté par ces tensions ? 

Il y a parfois eu des impacts historiques très forts sur le sport. Je pense à l’Euro 1960. Tout le monde imaginait l’Espagne soulever le premier trophée européen car le Real Madrid marchait sur le continent en ayant remporté les cinq premières éditions de la Coupe des clubs champions. Pour des raisons géopolitiques, les Espagnols ne seront pas les premiers lauréats. Franco a refusé que son équipe se déplace à Moscou pour jouer le quart contre l’URSS. L’Espagne ne gagne pas mais pire, ce sont les Soviétiques qui l’emportent. La situation géopolitique du moment a eu un impact sur le résultat sportif. Je parlais précédemment de l’Euro 92. Le fait d’exclure deux semaines avant la Yougoslavie, qui avait l’un des meilleurs effectifs, a permis de redistribuer toutes les cartes. Des rencontres peuvent avoir un goût différent également comme les matchs entre les Pays-Bas et l’Allemagne. EN 1988, les Hollandais battent leur voisin en demi-finale et la gardien van Breukelen dit avoir une pensée pour ces ancêtres ayant perdu la guerre. Il faut donc savoir que Rotterdam a été bombardé par les troupes allemandes pour comprendre la dimension spéciale de ces affrontements sportifs.

(Source : lemonde.fr)

Pensez-vous qu’il est possible de comprendre davantage la société par le prisme du football ? 

Je pense que c’est une manière d’avoir une autre compréhension de notre monde. Quand on s’intéresse à la discipline ou à certaines rivalités entre sélection, on en vient à s’interroger sur les origines. Pourquoi sont-ils rivaux ? D’où vient l’opposition ? Pourquoi les Pays-Bas sont-ils en froid avec l’Allemagne et non avec la France ? On trouve les explications à travers l’histoire. La base du match de football permet, derrière, de mieux comprendre le monde. Je trouve qu’en analysant le football, on peut faire des liens avec l’actualité géopolitique du moment.

Votre formation en science politique couplée à votre passion du football nous livre un ouvrage complet et non pas axé que sur la France. Quel est le résultat global des Bleus durant ces 60 ans

Il faut déjà souligner que les Français ont une histoire forte avec la compétition. Par « les Français », je n’entends pas que les sportifs mais tous les amateurs de ballon rond. L’UEFA est bâtie par Henri Delaunay, son fils, Pierre, lui a succédé en tant que secrétaire général de l’institution. Michel Platini est lui-même à la tête de l’UEFA de 2007 à 2015. Si on pense logiquement à 1984 et 2016, il ne faut pas oublier qu’en 1960 aussi la France était le pays organisateur de la première édition. On organise trois fois la compétition, on la gagne deux fois et elle est historiquement marquée par des acteurs français.

Quelles sont les autres sélections les plus marquantes de la compétition depuis sa création ? 

Si on regarde d’un point de vue historique, il y a trois sélections qui sortent du lot : la France, l’Espagne et l’Allemagne. L’Espagne a réussi le doublé 2008-2012 de fort belle manière mais avait déjà remporté le titre en 1964. Ils signaient alors leur revanche sur l’URSS. Ensuite, il y a l’immense Allemagne des années 70 avec une victoire en 1972, une finale en 1976 et une nouvelle victoire en 1980. Quand on pense à l’Euro, on pense à Franz Beckenbauer pour l’Allemagne, à Platini ou Zidane pour la France et à Xavi et Iniesta pour l’Espagne. Ce sont les trois nations qui dominent ce championnat d’Europe depuis sa création mais j’ai également un petit faible pour les Pays-Bas. Ils l’ont remporté en 1988 et ont toujours eu de très belles équipes, de très grands joueurs et de très intéressants entraineurs. Johan Cruyff, Rinus Michels, Marco Van Basten, Ruud Gullit, Frank Rijkaard…

(Source : francefootball.fr)

Vous n’avez pas plus de 60 ans mais alors comment se replonge-t-on dans les compétitions antérieures à notre naissance ?  

Tout simplement en visualisant des images d’archive, en lisant, en faisant des recherches. On nous parle, par exemple, de Lev Yachine que je n’ai évidemment pas vu jouer. Alors, je me suis plongé dans sa biographie pour découvrir le joueur et l’homme qu’il était. Antonin Panenka également. On se documente afin de mener un vrai travail de recherche. Je ne suis pas sûr qu’avec vingt ou trente ans de plus, mon investigation aurait été plus simple. En effet, la médiatisation était moindre, la technologie aussi. La médiatisation a commencé depuis 1984. Il faut voir d’où l’on vient. S’il y a aujourd’hui cinquante-cinq participants et vingt-quatre en phase finale, il n’y en a que dix-sept lors de la première édition et seulement huit en phase finale. Un autre exemple est marquant : en 1980, en Italie, les tenants du titre tchécoslovaques affrontent la Grèce devant seulement 4 000 spectateurs ! C’est un compétition qui a du gagner en noblesse, en attrait. C’est un processus assez long et qui est passé par des étapes difficiles comme cet Euro en Italie où les spectateurs étaient peu nombreux au contraire des scandales autour de matchs truqués.

Depuis 1992, quel est votre plus beau souvenir lié à l’Euro ? 

C’est évidemment celui de 2000. Plus que le but en or de Davis Trezeguet, c’est l’égalisation de Sylvain Wiltord. A l’époque, j’étais correspondant de presse dans un journal local. J’avais organisé un écran géant dans la ville où j’habitais et je suivais plus le match que je ne travaillais. Il se trouve que, deux minutes avant la fin du match, résigné de voir la France perdre j’ai décidé de prendre en photo les quelques Italiens présents dans la salle. Je me suis dit : « À défaut de faire la fête, je vais au moins faire un bon reportage ». Au moment où je fais la photo, je les vois heureux mais au moment où je lève la tête, je vois les filets trembler. C’est un moment qui reste magique.


Retrouvez « 1960-2020 : 60 d’Euro de football » de Guillaume Germain à 19€ dans de nombreuses librairies françaises.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

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