Émile Geneyton : “L’analyste vidéo doit avoir de réelles compétences tactiques”

A 23 ans, Émile Geneyton va connaître son troisième club différent la saison prochaine car il va intégrer l’Académie OL en tant qu’analyste vidéo. Il a accepté de s’entretenir avec La Causerie avant cette nouvelle expérience pour nous expliquer ce rôle ainsi que son projet de jeu qui semble tout à fait s’inscrire dans l’ADN du club lyonnais.


Malgré votre jeune âge, vous avez déjà une véritable expérience. Pouvez-vous justement nous expliquer brièvement votre parcours ? 

Mon parcours d’éducateur a commencé très tôt, c’était une vocation précoce. J’ai commencé à encadrer les jeunes de mon club de Chaponost dès 13 ans puis je suis passé sur quasiment toutes les catégories : de U7 à U20 en passant par la section féminine. A Chaponost, j’ai été responsable de l’école de football, responsable technique du club. J’ai eu des rôles annexes comme dans la communication ou la gestion des tournois. A côté de ça, j’ai passé une licence de STAPS en management des organisations sportives. Cela me plaisait mais je me suis vite rendu compte que ce que j’aimais par-dessus tout était d’être sur le terrain. Une fois cette licence obtenue, j’ai décidé de mettre fin à mon parcours universitaire classique pour me consacrer aux diplômes de la Fédération française de football. J’ai alors obtenu mon BMF (Brevet de moniteur de football) en 2019. J’ai ensuite signé au FC Villefranche-Beaujolais l’an dernier pour prendre en charge les U13 tout en gardant la responsabilité de l’école de football de Chaponost. L’aventure avec ce club s’arrête avec ce club car je pars sur une nouvelle formation, celle d’analyste de la performance sportive pour devenir analyste vidéo. Cela sera donc en alternance et je vais la faire au sein de l’Olympique Lyonnais. Je garde toutefois en charge les U13 de Villefranche.

La différence est-elle grande entre la salle vidéo et le terrain ? 

Mon travail sur la vidéo ne va commencer que l’an prochain mais je sais évidemment en quoi cela consiste et j’ai eu des entretiens avec des responsables de la cellule de vidéo de l’OL. Je vois l’analyse vidéo comme une continuité. L’analyste ne peut pas être quelqu’un constamment derrière son ordinateur en étant déconnecté du terrain. Il doit avoir de réelles compétences tactiques. Il doit comprendre parfaitement le projet de jeu mis en place et la volonté footballistique du coach. Si ce n’est pas le cas, je pense qu’il y aura un décalage trop important et les analyses produites ne seront pas pertinentes. Je vois donc cela comme un lien intellectuel avec une vraie culture tactique et une vraie connaissance. 

Que cela soit dans la salle vidéo ou sur le terrain, qu’allez-vous chercher en priorité chez les jeunes de cet âge ? 

J’ai une culture footballistique qui se crée depuis mon plus jeune âge. Je suis un passionné qui regarde tout le temps des matchs. J’ai essayé d’intellectualiser assez tôt le football. Aujourd’hui, je pense être davantage un formateur qu’un entraîneur. Mon plaisir se trouve dans le fait de faire progresser de jeunes joueurs. Cela passe par une tentative de les mettre dans des situations les plus variées et les plus complexes possibles. Ils doivent être capables de trouver la solution à chaque problème confronté. Je suis un adepte du jeu. J’aime que mon équipe soit proactive, qu’elle prenne l’initiative, qu’elle impose le rythme à son adversaire. 


Je pense qu’aucun club ambitieux ne peut se passer d’un analyste vidéo


Vous arrivez à mettre cela en place avec les jeunes ?

Bien sûr ! Les jeunes ont, pour moi, l’avantage d’être plus malléables. Cela dépend forcément de la structure dans laquelle on se trouve. Je sais qu’à Villefranche et à l’Olympique Lyonnais, ça sera pareil. Ce sont deux clubs avec une grande culture de la formation et surtout une culture du jeu. Le fait que l’impératif de résultat soit quasiment nul sur ces catégories d’âges laisse plus de place au meilleur développement d’un projet de jeu. On n’est pas obligé de s’adapter chaque week-end en ayant la victoire comme seul objectif.

Comment jugez-vous l’apport de la vidéo dans le football actuel ?

C’est quelque chose qui explose complètement et même chez les jeunes. C’est un outil qui devient de plus en plus indispensable. Il est merveilleux ! Il permet au staff d’être beaucoup plus pointilleux et d’avoir du recul sur ce qui est proposé que cela soit en séance ou en match. Quand on est lancé, on est parfois trop sûr de certaines choses et la vidéo permet de se remettre en question à froid. On peut observer certains points ciblés, c’est donc une belle opportunité tactique. Les joueurs comprennent parfois mieux les principes quand ils les visualisent. Je pense, qu’actuellement, aucun club ambitieux ne peut se passer d’un analyste vidéo.

Quelle importance y accordez-vous avec les jeunes ?  

Sur les catégories de jeunes, nous sommes dans un projet différent des séniors. Ces derniers sont dans un cercle où la compétition prime réellement et le projet est alors collectif : rendre l’équipe performante le plus réellement possible. Dans la formation, c’est un processus beaucoup plus individualisé. L’objectif immédiat n’est pas de rendre l’équipe plus compétitive mais de faire progresser chaque joueur individuellement. On ne va pas forcément se servir de la vidéo pour voir pourquoi nous avons perdu ou pourquoi nous avons gagné mais plutôt selon le principe de jeu que nous sommes en train de travailler. Si on est en pleine préparation de jeu entre les lignes, on va cibler ces zones à la vidéo afin de pousser encore plus notre projet de jeu et évaluer la progression de chaque joueur dans celui-ci.

N’avez-vous pas peur de dénaturer le jeu de certains en voyant des actions qui relèvent parfois plus de l’instinct ? 

C’est un risque considérable mais je pense qu’il existait avant la vidéo. En effet, il y a parfois des coachs qui sont très directifs parce qu’ils savent exactement leur cadre de travail sans permettre aux joueurs d’en sortir. Il faut être dans une optique de faire progresser individuellement chaque joueur. Que cela soit à Villefranche ou à l’OL, les joueurs sont là pour leur qualité et il ne faut pas les changer. Tout se passe dans la posture de l’éducateur. je pense qu’il faut fonctionner par priorités claires. Moi, quand j’ai mon équipe, ma priorité n’est pas d’être premier toute la saison, c’est que mes 24 jeunes apprennent des choses, prennent du plaisir et ils progresseront à coup sûr. Il faut donc hiérarchiser ses priorités et lorsqu’on prend du recul sans avoir une idée fermée du jeu, je ne pense pas qu’on dénature trop les joueurs. Il ne faut surtout pas les robotiser. Un joueur qui aime dribbler sur le côté de manière un peu excessive sera amené à faire quelquefois le mauvais choix. Alors que beaucoup lui diront de lâcher la balle, nous pouvons désormais regarder la vidéo pour lui montrer quand est-ce que ça marche, quand est-ce que ça ne marche pas et surtout pourquoi. L’important est de l’amener à faire le meilleur choix mais cela ne passe pas par l’arrêt du dribble, au contraire.

Comment peut-on concilier amusement, travail et progression dans les catégories jeunes ? 

L’essentiel est que les jeunes aient bien conscience des attentes et il faut ensuite arriver à les convaincre. Il faut leur faire comprendre que la façon dont on veut jouer est la meilleure pour gagner mais surtout pour leur développement personnel, donc en faire des bons joueurs sur le long terme. J’ai un projet de jeu qui demande d’avoir le ballon et, à priori, les joueurs de cet âge prennent du plaisir lorsqu’ils ont plus le ballon que l’adversaire. Je tente également d’emmener le plus de variété possible lors des séances. Même lorsqu’on travaille, je pense que mon projet de jeu favorise la prise de plaisir. J’en suis ultra convaincu. On utilise beaucoup le levier de la compétition durant l’entraînement avec des jeux. Cela crée une émulation positive.

Lors de la pré-adolescence, quelle place accordez-vous au physique en tant qu’éducateur ? 

C’est un débat qui peut être parfois tendu. Personnellement, ma conception est absolument claire : sur les catégories jeunes je n’y accorde quasiment aucune place. Sur l’aspect athlétique, on peut distinguer d’autres aspects comme le gabarit où je n’accorde aucune importance. Tout simplement parce que je ne veux pas que mes joueurs grands et costauds se reposent dessus. Ils savent qu’à cet âge, ils ne perdront jamais le ballon et ne feront donc pas les efforts en termes de jeu. Ils vont jouer lentement, ils vont multiplier les touches de balle avant de faire la passe. Un joueur plus petit sait qu’il ne gagnera pas tous les duels et va donc se forcer à faire la différence d’une autre manière. D’autres compétences vont alors se développer. Il va voir plus vite, décider plus vite, se placer dans des zones libres… Attention, je n’élimine absolument pas les grands de mes équipes. Je veux juste leur faire comprendre que, plus tard, il manquera quelque chose si certaines compétences ne sont pas apprises durant la formation. L’autre aspect est celui de la vitesse et nous sommes obligés de le prendre en compte à condition que d’autres choses soient travaillées à côté. Le dernier aspect est celui de l’endurance. On parlera plus de répétition des efforts à cet âge. Cela joue sur la notion athlétique mais aussi mentale et c’est donc très important.

Vous faites partie d’une nouvelle génération d’éducateurs avec les outils qui vont avec. Êtes-vous friand de l’utilisation statistique ? Si oui, comment initiez-vous les jeunes à ces datas ? 

Je m’y intéresse et je m’initie à ce domaine mais je ne suis pas friand de l’utilisation avec les jeunes. L’apport est intéressant à partir de la fin de la formation et au niveau professionnel. Si on fait déjà des séances vidéo, je ne vois pas l’intérêt de parler de ces datas aux jeunes. Je sais qu’elles sont utilisées à l’Olympique Lyonnais pour l’intensité des séances mais cela permet de voir comment réguler la charge de travail pour le staff plus que pour les joueurs eux-mêmes. 


« Savoir que l’Académie OL est très développée depuis longtemps et est reconnue dans le monde entier touche ma sensibilité d’éducateur et fait forcément rêver »


Alors que l’équipe A du FCVB vient de perdre en barrage pour accéder à la Ligue 2*, votre départ s’inscrit-il dans une volonté de passerelle entre Villefranche et l’Olympique Lyonnais ? 

J’ai pas forcément réfléchi comme cela. J’ai eu la volonté de diversifier mes compétences et j’ai toujours été intéressé par l’analyse vidéo. Quand j’ai vu la possibilité de faire cette année d’apprentissage à l’OL, cela ne pouvait être que bénéfique pour moi. Je n’ai pas d’ambition à long terme. Est-ce que je serai à Villefranche dans deux ans ? A Lyon ? Je ne sais pas, je veux juste ajouter une corde à mon arc et continuer à m’ouvrir des portes.

Justement, que représente l’OL pour vous ? 

C’est forcément le club phare pour les jeunes qui ont grandi dans la région. J’ai vécu les derniers titres des années 2000 et j’ai donc été marqué par le club. Savoir que l’académie est très développée depuis longtemps et est reconnue dans le monde entier touche particulièrement ma sensibilité d’éducateur et fait forcément rêver quand on fait mon métier. Au-delà que l’OL soit un grand club, la place accordée à la formation est quasiment unique. Ça a toujours été une équipe qui voulait jouer au ballon et il y a, depuis quelques années, la mise en place d’une méthodologie. Les concepts ont été harmonisés entre les catégories de l’Académie que cela soit chez les garçons comme chez les filles. Ce qui donne vraiment une continuité qui permet à tout le monde de tirer dans le même sens. On n’est pas à la tête d’une catégorie parmi d’autres mais plutôt au cœur d’un projet global avec une idée de jeu pensée, développée et améliorée. 

A quoi vous attendez-vous au niveau de l’intelligence de jeu et à la technique intrinsèque des jeunes lyonnais ? 

C’est dur à dire car je ne les ai pas encore vu. Je m’attends évidemment à des joueurs techniquement capables de beaucoup de choses. Ce n’est pas tant dans le geste mais surtout dans la vitesse d’exécution que ça va être assez impressionnant. L’intensité fera la différence. Au sein de l’Académie OL, ce sont des joueurs qui sont habitués à jouer avec des concepts précis et poussés donc ça en fait mécaniquement des joueurs avec une intelligence supérieure. 

A-t-on la pression de se dire que le futur Benzema ou Tolisso se trouve entre nos mains ? 

Non, on n’y pense pas car notre boulot est de participer à tirer le maximum de chacun des joueurs de la génération. L’objectif est de hausser le niveau le plus haut possible entre le début et la fin de la saison. A partir de là, on ne se pose pas de question sur le futur. Il peut se passer tellement de choses entre un garçon de 14 ans et une potentielle carrière au niveau sénior. Il ne faut pas se mettre de pression car on n’aura aucun impact sur ce futur. Advienne que pourra.

(Source : goal.com)

Vous avez parlé d’un jeu protagoniste, l’analyse vidéo sert-elle à montrer ce qu’on veut précisément même à des joueurs talentueux ?

Bien sûr et c’est tout l’intérêt de l’outil. Je vais prendre un exemple. Si on parle de starter de pressing, c’est à dire le moment où on enclenche le pressing collectif, ça va peut-être être flou pour un joueur, un autre va être attiré par le ballon, un autre sera dans la mauvaise zone. Même s’ils sont talentueux. Avec la vidéo, on peut les aider à visualiser, à conceptualiser. Ne pas aller au ballon parce que la situation ne le demande pas, ne pas être dans telle zone car un adversaire pourrait être libéré, pareil pour les lignes de passe. La vidéo emmène toujours plus de précision. 

Sur cette vision novatrice, vous semblez vraiment vous inscrire dans ce fameux ADN OL.

Oui complètement ! J’ai été biberonné au Barça de Pep Guardiola et j’ai donc naturellement toujours voulu retrouver ces éléments de jeu de position au sein de mes équipes mais surtout dans le football d’une manière générale. Je pense que mon profil correspond bien à ce que l’OL veut mettre en place. Je pense comme la plupart de l’organigramme de l’Académie et je suis ravi de la rejoindre. 

Vous qui vous inspirez du Barça de Guardiola, préférez-vous les systèmes où les offensives sont très cadrées ou plutôt celles où la créativité prend le pas dans les 30 derniers mètres ? Comment peut intervenir la vidéo quand tout n’est pas travaillé au millimètre près ?

Sur le niveau professionnel, je suis quelqu’un d’assez ouvert. Je suis capable d’apprécier les deux types de projet. Par contre, dans la formation, je laisse énormément de liberté à mes joueurs, je veux qu’ils se rendent compte par eux-mêmes, je veux qu’ils fassent des erreurs. Ce sont celles-ci qui favorisent l’apprentissage à condition que ce soient eux qui les fassent et non pas moi, dans le sens où je ne les ai pas formaté pour faire tel geste. L’important dans la formation est d’être capable de s’adapter au maximum de contextes possibles. La vidéo sert alors à corriger les erreurs après-coup pour que le contexte devienne acquis. 

En plus de Pep Guardiola et son Barça, d’autres équipes vous ont marqué ?

Je tente de ne pas me fermer et d’aller piocher un peu partout mais certaines équipes m’ont plus enthousiasmé que d’autres évidemment. Dernièrement je pense au Leizpig de Nagelsmann notamment dans le contre-pressing et sur les circuits de sortie de balle. Cet exemple et celui de l’Atalanta de Gasperini montrent que l’ambition dans le jeu a également un effet sur les résultats qui sont plus qu’honorables. Pas besoin d’en citer énormément car l’idée est souvent la même.

*L’entretien s’est déroulé après la double confrontation face à Niort.

Propos recueillis par Thibaud Convert et Enzo Leanni

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

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