Danemark U21, mettre en place un projet de jeu en sélection jeune

Durant le dernier Euro espoirs, le Danemark a fait fort belle impression. D’abord dans un groupe où le pays scandinave était, avec l’Equipe de France, favori devant la Russie et l’Islande. En quart de finale, les hommes d’Albert Capellas furent cruellement éliminés par les futurs vainqueurs allemands lors de la séance de tirs au but. A l’issue d’un match spectaculaire. Cette notion de spectacle est essentielle aux yeux du sélectionneur et à l’ensemble du football danois. Dans une période où les sélections nationales se reposent sur des projets de jeu aussi minimalistes que court-termistes, Albert Capellas prouve qu’il est possible de créer une véritable philosophie tactique dans une sélection jeune. Ce dernier a connu sa dernière expérience avec cette équipe puisqu’il partira dès cet été pour Barcelone afin d’apporter son expertise à La Masia.

L’Euro U21 s’est conclu sur une victoire allemande, la deuxième en trois éditions, la troisième depuis 2009. Durant cette période, l’Espagne en a également gagné trois. La France n’a plus atteint la finale de la compétition depuis 2002 et ne l’a gagnée qu’une seule fois, en 1988. Cette année-là, Laurent Blanc, Eric Cantona ou Franck Sauzée portaient le maillot bleu. La génération actuelle n’est pas moins talentueuse. Si bien que le sélectionneur Sylvain Ripoll s’est consciemment passé de Maxence Caqueret pour la phase de groupes et pour les 60 premières minutes du match face aux Pays-Bas. Amine Gouiri, lui, fut mis sur le banc pour ce match (avant de rentrer à un quart d’heure du terme) après avoir été exilé sur son aile gauche. De la même façon, Wesley Fofana avait dû jouer en tant que latéral droit face au Danemark pour laisser la place à Benoît Badiashile, pourtant bien moins convaincant en club comme en sélection, dans l’axe. 

Les choix de Sylvain Ripoll suscitent la polémique à chaque rassemblement des Bleuets. Pourtant, sa place n’est jamais remise en question. Certes, il s’inscrit bien dans la politique de la Fédération française de football en produisant un jeu similaire à celui de Didier Deschamps. A l’inverse de ce dernier, les résultats ne plaident absolument pas en la faveur de l’ancien entraîneur du FC Lorient. Le pays qui s’auto-proclame comme le meilleur au niveau de la formation n’a aucun projet de jeu dans la sélection phare de celle-ci. Peut-être que les Français sont tous intrinsèquement meilleurs que les jeunes Danois ou Hollandais, pourtant c’est grâce à une philosophie de jeu que ces équipes ont battu les coéquipiers d’Aurélien Tchouaméni. 

INSPIRATIONS CRUYFFISTES

Le Danemark est justement un exemple d’ouverture tactique dont pourrait s’inspirer la France. Du moins s’y intéresser. Albert Capellas, sélectionneur des U21 scandinaves, n’est pas le nom le plus connu du circuit mondial mais réalise un travail admirable à la tête des rouge et blanc. Il ne sort pas de nulle part puisqu’il a tout de même travaillé à la Masia avec comme principal fait d’armes d’avoir réussi à faire venir le jeune Sergio Busquets. Cette expérience est la dernière dans son pays puisqu’il a depuis officié pour le Vitesse Arnhem, Brondby, le Maccabi Tel Aviv, le Borussia Dortmund et le Dangdai Lifan. Ce n’est pas forcément par amour du voyage qu’il a voyagé entre les Pays-Bas, le Danemark, l’Israël, l’Allemagne et la Chine mais par ambition tactique. En effet, il fut l’adjoint de Peter Bosz au Vitesse et à Dortmund et de Jordi Cruyff à Tel Aviv et Chongqing. 

(Source : possessionfootball.com)

En plus de son poste de sélectionneur des espoirs, Albert Capellas étend son travail à d’autres domaines de la formation danoise. En janvier 2020, il expliquait dans le média portugais Tribuna Expresso : “La première chose qu’ils m’ont demandée, c’était que l’équipe joue d’une certaine façon. La fédération danoise avait une idée très claire de comment elle voulait voir ses équipes jouer au football. Ils m’ont demandé de respecter cette vision, pas seulement pour les U21, mais pour toutes leurs catégories inférieures aussi. Ils essaient de trouver un modèle de jeu et un style très clair. Ils sont venus me chercher parce qu’ils savaient déjà que je jouais aussi de cette manière”. Ce qui manque à la France est justement en train d’être développé par une nation bien plus modeste tant qualitativement que financièrement. Pour une nouvelle comparaison avec le système franco-français, Albert Capellas n’a jamais été joueur professionnel. Il a passé les étapes les unes après les autres, collectionnant les postes d’adjoint qui étaient surtout un moyen de développer son projet de jeu, pour finalement arriver à la tête d’une sélection espoir. Il a donc pu alterner entre le monde professionnel et la formation. 

Avant d’être l’adjoint de Jordi Cruyff, Albert Capellas était un admirateur du papa Johan. Habitant à cinq minutes du Camp Nou, l’Espagnol se rendait au stade pour observer les séances d’entraînement où des joueurs comme Guardiola, Laudrup ou Koeman écoutaient attentivement le professeur prodiguant sa leçon. Lors d’un entretien avec Nordisk Football, Capellas parle de ses principales sources d’inspiration : “Si vous voyez les matchs de Guardiola maintenant, il joue comme les équipes de Cruyff. Et aussi si vous demandez à Guardiola l’une des choses qui a le plus influencé sa manière de comprendre le jeu, il vous répondra Johan Cruyff. Moi aussi à 100%. C’est l’un des coachs qui a marqué ma vie, avec lequel j’ai le plus appris et c’est pourquoi on développe cette plateforme . J’ai aussi appris de nombreux coachs : Guardiola, Bielsa, Peter Bosz, Thomas Frank, Kasper Hjulmand… Mais si je devais en choisir qu’un seul ? Sans aucun doute, Johan Cruyff”. Cette inspiration cruyffiste l’a aidé dans son apprentissage et dans son métier actuel où il tente de produire un jeu semblable à celui de son mentor. Cela devrait plaire aux supporters lyonnais puisqu’on rappelle qu’Albert Capellas a été l’adjoint de Peter Bosz et ceci grâce à sa conception du football. “Nous travaillions ensemble et on restait l’après-midi à analyser le jeu, à définir comment on voulait que notre équipe joue, quand on a la balle et qu’on ne l’a pas, quand on devait la récupérer, comme on voulait jouer, on passait des heures à se débattre. Et à écrire. Nous avions confiance en l’un et l’autre pour nous dire tout ce que l’on pensait” dit l’homme de 54 ans à propos du nouvel entraîneur de l’Olympique Lyonnais dans les colonnes de Tribuna Expresso. En janvier 2020, il estimait que Bosz avait encore beaucoup à montrer. Espérons qu’il le prouve en Ligue 1.

CAPELLAS ET LE JEU DE POSITION

La notion principale commune au projet de Johan Cruyff et celui d’Albert Capellas est sans aucun doute celle du jeu de position. Ce terme est souvent évoqué sans être toujours compris. Ce qui est à la base de celui-ci est la quête constante de supériorité dans les différentes zones du terrain. Réduire le jeu des équipes de Guardiola à une succession de passes sans intérêt serait, par exemple, ne pas s’apercevoir des espaces créés avec la recherche de passe entre les lignes. L’argumentaire d’Albert Capellas est évidemment plus clair : “Le jeu de position est basé sur les trois P : de possession de balle qui est d’essayer d’avoir le ballon, de position qui est d’être très bien positionné sur le terrain, non seulement pour mieux attaquer mais aussi, si nous perdons le ballon, pour être très bien positionnés afin de réaliser une transition défensive agressive avec un pressing vers l’avant. Et enfin, de pressing, qui, au moment où nous perdons la balle, est un moment dans lequel l’équipe adverse est désorganisée – parce qu’elle se concentre sur la récupération du ballon -. C’est un moment de chaos”. 

Le jeu de position est intéressant à voir du point de vue de la défense. En effet, voir une équipe de Capellas n’interpelle pas en premier lieu sur la tâche sans ballon mais celle-ci est pourtant primordiale. Comme le préconise l’école ajacide sous la houlette de Michels puis de Cruyff, le ballon doit idéalement être récupéré cinq secondes après sa perte. Ce laps de temps est le fameux moment de chaos où un gain de possession peut s’avérer fatal par le déséquilibre et l’ouverture d’espaces adverses. L’entraîneur des U21 danois estime qu’une récupération rapide permet au collectif d’être moins fatigué et moins frustré sur la durée du match. Lorsque le journaliste de Tribuna Expresso lui dit qu’il pense que ceux qui n’aiment pas ce jeu n’ont jamais couru derrière le ballon, Albert Capellas répond : “Beaucoup de gens pensent que c’est une manière romantique de jouer. Je ne joue pas au football par romantisme, je joue pour essayer de gagner. La manière dont nous comprenons le jeu de position n’est pas celle parce que Johan Cruyff ou Guardiola l’ont utilisée. Non. C’est parce que nous voulons gagner et parce que nous avons des données qui nous montrent qu’en jouant ainsi, nous augmentons nos chances de gagner”. Ainsi le projet de jeu n’est pas un dogme mais bien une preuve de pragmatisme.

(Source : lagrinta.fr)

La quête de supériorité mentionnée auparavant est retrouvée durant les circuits de passe. Ceux-ci sont mis en lumière lorsque le troisième homme est trouvé entre les lignes et que le bloc adverse se voit dépassé par la vitesse. Seulement, il est possible que le jeu de position ne paraisse qu’un jeu de possession neutre. Albert Capellas théorise l’importance de cette possession dans les colonnes du média espagnol Marcador Internacional : “la possession a toujours une raison : soit générer des supériorités, soit trouver le bon moment pour accélérer. Parfois, cette raison est de donner 20 passes parce que le jeu se désorganise et qu’on veut récupérer des positions, reprendre de l’air et reprendre le rythme du jeu, et quand on l’a, pam, on accélère à nouveau. C’est pourquoi c’est toujours le plus compliqué. Il est inutile de passer le ballon pour le lui passer. On veut le déplacer d’un côté à l’autre pour que la défense rivale perde sa concentration et dès que des espaces s’ouvrent, mettre une passe entre les lignes qui nous permette de venir à bout des adversaires”. 

Capellas utilise énormément des séances à base d’exercices de 4v4+3 afin de mettre en place ce jeu de position. Sur un demi-terrain, deux équipes de quatre joueurs s’affrontent en étant entourés de trois joueurs extérieurs. Durant quelques minutes, une des équipes doit conserver le ballon et alerter un joueur extérieur en multipliant les passes au sol. Ces derniers doivent immédiatement remettre le ballon en jeu en trouvant un joueur libre. Les joueurs sans ballon travaillent le pressing tandis que les autres s’exercent sur la création d’espace et la technique de passes. Elles doivent être rapides et au sol. En plaçant un des trois acteurs extérieurs au centre du jeu, Albert Capellas insiste sur la création de triangles.

A LA SAUCE DANOISE

“Tout d’abord, nous avons essayé de maintenir une ligne de jeu très claire dès le premier jour et nous avons décidé que nous ne changerions pas en fonction des résultats” dit le sélectionneur à Marcador Internacional. Le vivier danois est de plus en plus intéressant depuis sa prise de fonction et le travail collectif réalisé entres les différentes catégories de la fédération. Albert Capellas sait cependant qu’il n’est pas à la tête d’un effectif pléthorique et que celui-ci peinera à rivaliser sur la durée avec les nations phares. Alors, au lieu de changer de méthodes suivant les matchs et notamment après les défaites, il reste sur une idée de base tout de même malléable. Cela a permis aux jeunes scandinaves de battre la France puis de rivaliser avec l’Allemagne durant 120 minutes. L’entraîneur analyse justement ces deux matchs :

“Avoir su défendre plus bas que d’habitude est la grande réussite de cette compétition. Ce n’est pas qu’on veuille défendre bas, mais quand on se mesure à la France on est obligé de le faire. Mais la France prenait peu de risques car elle ne jouait qu’entre défenseurs centraux et arrières sans oser faire de passes entre les lignes. Pas une seule fois nous n’avons reçu de centre dans la surface de réparation. Contre l’Allemagne, cependant, nous savions qu’ils prendraient plus de risques, car ils avaient déjà vu le match contre la France et nous savions qu’ils ne se contenteraient pas de cela. Mais on a montré notre visage, on avait beaucoup plus de ballons que le match face à la France, on a mieux joué et j’ai adoré ça malgré la défaite. Comment avons-nous perdu ? Le jeu était plus attrayant pour le spectateur. Nous savons comment défendre vers le bas quand il touche et appuyer quand il le faut. Nous avons une façon de communiquer qui nous aide et le style de jeu nous permet de nous adapter très rapidement à l’adversaire sans pratiquement changer.”

Cette explication sur la défense est extrêmement intéressante en plus de mettre en avant les défaillances de la méthode bleue. Néanmoins, l’aspect offensif de l’équipe U21 du Danemark est davantage enthousiasmant et mérite un regard plus attentif. Pour mettre en place ce projet de jeu regardant vers l’avant, le premier et principal thème à maîtriser est la relance. Albert Capellas opte bien souvent pour une sortie de balle courte. Les latéraux de sa défense à quatre, Poulsen et Carstensen durant l’Euro, doivent étirer le bloc adverse à commencer par la première ligne de pressing. Les deux centraux, habituellement Bech et Nelsson, sont aidés par le décrochage de Nartey. Ce dernier est d’ordinaire placé seul en pointe basse mais lors du match face à la France, il composait un double pivot avec Andersen ce qui peut expliquer la difficulté de mise en place du jeu danois. Une fois cette relance enclenchée, les joueurs cherchent en permanence le troisième homme. Lorsque celui-ci n’est pas libre, inutile de le trouver et la succession de passes peut sembler inutile, elle est pourtant essentielle pour étirer l’adversaire et rentrer dans sa partie de terrain. Les joueurs ont changé depuis la vidéo de Rémi Dendani pour La Grinta mais les idées sont les mêmes.

Alors que Bruun Larsen jouait davantage dans l’axe lors de la prise de fonction de Capellas, il est désormais placé sur l’aile gauche et remplacé par Dreyer en pointe. Cet échange permet de plus grandes permutations devant avec des joueurs capables de jouer dans des petits espaces. Jacob Bruun Larsen est le joueur le plus connu de cette jeune équipe et c’est également l’homme fort de son jeu de position. Sa capacité à être libre entre les lignes favorise grandement le secteur offensif danois. Le fait de le placer sur le côté a emmené les collectifs adverses à moins se concentrer sur la défense axiale et ainsi libérer de nouveaux espaces. 

L’équipe espoir du Danemark n’a pas été championne d’Europe, elle s’est même arrêtée au même stade que la française. Elle nous a pourtant permis plus d’enthousiasme que celle de Sylvain Ripoll. Les joueurs scandinaves sont, pour la plupart, bien moins talentueux que les Bleuets. Pourtant, l’autoproclamé meilleur pays formateur a beaucoup à apprendre d’une nation quatorze fois moins peuplée. Aussi grand soit le vivier mis à disposition, il paraît essentiel qu’un projet de jeu voie le jour pour le sublimer. Durant la rédaction de cet article, Albert Capellas a signé au Barça pour retourner officier à La Masia. Poste auquel « il ne pouvait pas dire non ». Il aura énormément servi à cette jeune génération danoise. La fédération nationale serait bien inspirée de miser sur le même profil pour garder cette passerelle entre les différentes catégories.

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :