Sampaoli et son Chili historique

Aujourd’hui sur le banc de l’Olympique de Marseille, Jorge Sampaoli est un des entraîneurs qui fait le plus parler de lui. Si certains s’attardent sur ses tatouages ou ses grands gestes en bord de touche, c1e sont ses idées de jeu qui méritent de s’attarder sur son cas. Plus particulièrement sur son équipe nationale chilienne qui remporta la Copa America 2015. Il y a tout juste six ans, à domicile, Claudio Bravo, Arturo Vidal ou encore Alexis Sanchez remportent le premier trophée continental du pays. Voici les différents ingrédients qui ont rendu cette recette exquise.

Comme à chaque fois, le cocktail que nous propose Jorge Sampaoli est explosif, fruité et nous laisse ce goût de reviens-y. Il sent bon l’Amérique du Sud, est plein de tatouage et de garra. Avant de s’attarder sur les six matchs menant au sacre final, il est nécessaire de placer les bases contextuelles du football chilien, de ses joueurs et de son sélectionneur. Ce dernier est né en Argentine -à Rosario qui plus est- mais connaît bien le pays des poètes puisqu’il le parcourt dès 2008 en entraînant O’Higgins puis le célèbre Universidad de Chile. C’est dans la capitale qu’il commence à remplir son armoire à trophée en remportant le tournoi d’ouverture, la Copa Sudamericana et le tournoi de clôture en 2011. Cette excellente saison lui ouvre les portes de la sélection chilienne pour remplacer son compatriote Claudio Borghi. Celui-ci avait pris les rênes de la Roja après le départ d’un autre Argentin, Marcelo Bielsa.  

BIELSA-SAMPAOLI : LA FILIATION ÉVIDENTE 

L’actuel entraîneur de Leeds United est justement celui auquel on rattache en premier lieu Jorge Sampaoli. Celui-ci ne cache d’ailleurs pas l’admiration pour son aîné, quitte à ce que cela tourne à l’obsession. “Je l’espionnais, dit-il à So Foot. J’allais voir tous ses entraînements à Newell, j’écoutais –et je réécoute encore– toutes ses conférences, la manière dont il transmettait ses valeurs et l’idée qu’il avait du foot, la volonté de toujours faire le jeu. J’enregistrais les matchs de Newell’s, j’analysais certaines phases de jeu sur vidéo pendant des heures, je décortiquais tout. Ses entraînements aussi. Je passais quatorze heures par jour à penser à Bielsa”. Comme son idole, devenu mentor, Sampaoli se devait de prendre sa succession en sélection chilienne, puis en Argentine et à Marseille d’ailleurs. 

A l’heure où nous écrivons ces lignes, Marcelo Bielsa et Jorge Sampaoli sont deux des trois sélectionneurs les plus capés de l’histoire de la Roja avec, respectivement, 50 et 43 matchs quand Nelson Acosta en compte 71 divisés en trois mandats. Bielsa est sans doute l’homme qui a le plus révolutionné le football chilien lors de son passage en équipe nationale. Certains estiment même qu’El Loco a un rôle prépondérant dans les sacres continentaux de 2015 et 2016. Son héritage est, en effet, assez impressionnant. 

(Source : illustrado.cl)

Si son bilan comptable est plus que positif avec notamment 55% de victoire ou en allant jusqu’en huitième de finale du mondial 2010 alors que le Chili n’avait plus participé à la compétition depuis 1998 et plus gagné un match depuis l’édition de 1962 que le pays avait organisé. Arrigo Sacchi dira justement : “Au Chili, il est considéré comme un demi-dieu, non seulement pour les résultats qu’il a obtenus, mais également pour la façon dont ils ont été atteints”. Cette manière d’arriver au résultat final n’est autre que le jeu. C’est en ce point que la filiation avec Sampaoli semble évidente. La philosophie de jeu est la même pour les deux hommes qui prônent une possession proactive après un pressing de tous les instants.  

La parenthèse Borghi s’est également révélée être une fracture avec l’école bielsiste que cela soit au niveau du jeu mais également en termes de discipline. Jorge Sampaoli, autoproclamé disciple, n’a pas mis longtemps pour rappeler aux joueurs leurs obligations et pour redonner goût à l’attaque et au pressing. Alors que Borghi disait : “Je ne vois vraiment pas l’intérêt de m’enfermer chez moi à regarder des vidéos de matchs”, Romain Laplanche décrivait une anecdote moins commune sur Sampaoli dans son livre Le mystère Bielsa : “Dans son bureau, une étagère regroupe dans l’ordre alphabétique et chronologique le détail des saisons de tous les joueurs suivis. Un des petits cahiers de l’étagère a pour titre « Jorge Valdivia 2013 ». Il s’agit de quarante pages récapitulatives de toute la saison du meneur de jeu de la Roja, match après match, comprenant des données sous la forme de tableaux, de graphiques et son influence dans les zones de jeu, agrémentées d’informations écrites à la main. Un travail qui n’est pas sans rappeler le travail de Bielsa”. Les mêmes méthodes que son mentor pour arriver au même point.  

SAMPAOLI ET SES HOMMES

Les entraîneurs voulant la possession et promouvant un jeu proactif sont souvent qualifiés péjorativement d’hommes dogmatiques. Ceux capables de sacrifier une victoire sur l’autel d’un dogme tactique. Pourtant, en se penchant de plus près, Jorge Sampaoli, malgré son affect pour le jeu offensif, n’est absolument pas figé sur un système strict et est capable de concession pour arriver à son but : la victoire. Ce pragmatisme est prouvé par le sacre de 2015 mais également pour le mondial 2014 où son Chili avait fait fière allure. En effet, lors de la Coupe du monde, La Roja évoluait le plus souvent avec Mena, Medel et Raja derrière. Cette défense à trois obligeait Sampaoli a se passer de Jorge Valdivia qui était pourtant le maître à jouer de la sélection.

Un an plus tard, pour la Copa America, Sampaoli revient à une défense à quatre et remet El mago (le magicien) au cœur de son système. Qu’importe celui-ci, la philosophie de jeu reste toujours la même à savoir la possession, le pressing, la recherche de la largeur et de la verticalité. Jorge Valdivia est un cas extrêmement intéressant de la méthode Sampaoli. L’entraîneur ne cherche absolument pas à restreindre ses joueurs, ainsi le meneur de jeu chilien peut montrer toute sa palette technique sans crainte. Le sélectionneur dit justement à son propos : “Je vois dans ses yeux quelque chose que je ne vois pas dans ceux des autres. Il a la volonté de remporter quelque chose pour son pays. Il peut être décisif en quelques passes et je ne vois pas d’autre joueur capable de faire la même chose. Nous n’avons pas de Neymar ou Messi mais avec Jorge Valdivia, nous avons une bonne alternative”.

(Source : marca.com)

Arturo Vidal a également bénéficié du soutien de son sélectionneur. Après les deux premiers matchs face à l’Equateur (2-0) et contre le Mexique (3-3) où celui qui jouait alors à la Juventus avait inscrit trois buts, il provoque une polémique nationale. Il crashe sa voiture en état d’ébriété blessant même légérement sa femme. Connaissant l’histoire personnelle de Vidal, la presse s’empare de l’affaire qui devient vite une affaire d’Etat. Malgré cela, Jorge Sampaoli soutient son joueur, lui demande de s’excuser face à un parterre de journalistes n’attendant qu’un scoop. Quelques jours plus tard, Arturo Vidal soulève le trophée continental, sera nommé dans l’équipe type de la compétition et loué par tout un pays pour son niveau ainsi que son état d’esprit. En plus de Vidal, Bravo, Medel, Diaz et Vargas font de ce onze honorifique. Sampaoli en serait l’entraîneur.

SUR LE TERRAIN VERTICALITÉ ET LARGEUR COMME MAÎTRES MOTS

Comme souvent lors des compétitions internationales, le onze type n’est pas dessiné dès le premier match de poule. Le Chili n’a pas fait exception. Pour le match d’ouverture contre l’Equateur, Jorge Sampaoli aligne un 4-3-3 avec Jean Beausejour ailier gauche et Jorge Valdivia en guise de numéro 9. Mais, dès la mi-temps, le sélectionneur de la Roja change les choses. Eduardo Vargas prend la place de Beausejour et le 4-3-3 devient un 4-4-2 en losange avec Valdivia pour mener le jeu derrière Alexis Sánchez et le nouvel entrant. Le match est remporté difficilement mais on sent que la machine se met en route. Pour son deuxième match dans sa compétition, un plus gros morceau attend les Chiliens : le Mexique. Le 4-3-3 est reconduit, Valdivia est intégré au milieu de terrain et c’est Arturo Vidal qui est déporté sur le côté gauche de l’attaque, bien qu’assez libre et pouvant se balader un peu partout sur le terrain pour impulser un rythme et une intensité si chère à Jorge Sampaoli. Le Turinois le rend à son sélectionneur avec un doublé et une passe décisive pour Eduardo Vargas, lui aussi intégré dans le onze de départ. À une exception près (le poste de défenseur gauche), le sélectionneur argentin tient son onze, il ne manque que le système qui emmènera les Chiliens au bout de cette Copa América. 

Claudio Bravo, Mauricio Isla, Gary Medel, Arturo Vidal, Mauricio Díaz, Charles Aránguiz, Alexis Sánchez, Jorge Valdivia, Eduardo Vargas, ces neuf hommes ne quitteront plus le onze de la compétition et incarneront ce 4-4-2 en losange qui dominera ses futurs adversaires. La Bolivie est le dernier adversaire du Chili lors de ces phases de poules et Sampaoli a trouvé son système. Valdivia est replacé à son poste préférentiel, en numéro 10 derrière Alexis Sánchez et Eduardo Vargas. Arturo Vidal et Charles Aránguiz en seconde lame dans ce milieu de terrain pour apporter le surnombre dans la surface adverse. Marcelo Díaz qui vient s’intercaler entre les deux centraux à la relance et des latéraux qui ont tout le couloir pour s’exprimer. Le Chili déroule, victoire 5-0 nette et sans bavure. Aránguiz s’offre un doublé et Valdivia donne deux passes décisives.

La victoire contre la Bolivie sera le point de départ de cette équipe désormais légendaire du Chili de Sampaoli. Après ça, cette équipe n’aura été que très peu inquiétée, un seul but encaissé, le but de l’égalisation du Pérou en demi-finale, mais les joueurs de Sampaoli réagiront très vite avec le but fantastique de Vargas pour redonner l’avantage aux siens quatre minutes après l’égalisation péruvienne. Une frappe des 25 mètres, légèrement excentré sur le côté droit logée dans la lucarne gauche du but adverse. Une frappe limpide qui assoira la domination chilienne sur le match. Avant cela, un quart de finale plutôt bien géré contre un Uruguay toujours difficile à manoeuvrer, une victoire 1-0 grâce à un but de Mauricio Isla servi par Jorge Valdivia, sa troisième passe décisive du tournoi. Durant le mois de compétition, le numéro 10 chilien aura d’ailleurs un rôle majeur. Maître à jouer de son équipe avec rôle de meneur de jeu libre, il se retrouvait souvent seul, lancé, pour démarrer les offensives, accompagné par tout un pays. À la relance, le 4-4-2 en losange devenait un 3-4-3 ou 3-4-1-2. Marcelo Díaz venait entre les deux défenseurs centraux pour apporter de la largeur et permettre au milieu de terrain de circuler plus librement.

Valdivia partait d’une position plus éloignée puis venait décrocher. Il se retrouvait libre dans le dos du milieu adverse, attiré par Vidal et Aránguiz.

Ensuite, un trois contre deux ou un cinq contre quatre (avec l’apport des latéraux) se présentait devant les Chiliens. Le premier maître mot, verticalité, était appliqué. Le second s’appliquait lors des phases plus arrêtées, lorsque les Chiliens n’étaient pas parvenus à punir l’adversaire sur le premier. Pour apporter cette largeur, les latéraux étaient donc primordiaux. Mauricio Isla à droite et Beausejour, Eugenio Mena et Miiko Albornoz à gauche, le dernier cité n’aura joué qu’une mi-temps dans le tournoi, remplacé à la mi-temps de la demi-finale par le deuxième cité. Plus clairement, Mena et Beausejour se partagent le couloir gauche. Lors des phases de possessions, les Chiliens attiraient le plus de monde sur un des deux côtés, de l’autre côté, le latéral s’était fait oublié et pouvait se retrouver facilement en un contre un ou en position de centre. Les Chiliens faisait circuler et au bout de six ou sept passes, si l’opportunité se présentait, ils changeaient de côté par le jeu long.

Une fois en position de centre, le premier maître mot, verticalité, revenait au galop. Cette fois-ci, c’est souvent Aránguiz et Vidal qui l’incarnaient. Les deux milieux se projettaient souvent dans le demi-espace (espace entre le latéral adverse et le défenseur central du même côté), pour ensuite finir par un centre ou une frappe.

Ces modélisations sont simplifiées afin que chacun puisse comprendre le plus facilement possible le schéma de jeu utilisé par Sampaoli. La finale contre l’Argentine le 4 juillet 2015 n’aura pas fait exception à la règle. Le Chili récite son football mais rencontre une équipe qui résiste bien derrière et qui a en ses rangs un joueur qui peut mettre à tout le moment le doute dans la défense adverse. 0-0 score final, prolongations, pénaltys. Après les trois premiers tireurs, le Chili mène 3-1. Lionel Messi a montré la voie à ses coéquipiers mais Banega et Higuaín n’ont pas suivi le chemin. C’est au tour d’Alexis Sánchez de s’élancer, le Chilien qui aura fait un excellent tournoi, détonateur de la plupart des offensives chiliennes pendant le mois de compétition. Quatre pas d’élan suffisent au numéro 7 pour offrir la victoire finale d’une panenka et délivrer tout un peuple. Le Chili remporte la première Copa America de son histoire. Il aura fallu attendre Jorge Sampaoli et une génération dorée pour conquérir un titre continental.

Grâce à un jeu qui en aura séduit plus d’un et des joueurs atypiques, le disciple de Marcelo Bielsa et les siens ont réussi, ce soir de 4 juillet 2015, quelque chose de grand. La victoire du Chili durant cette édition est, en somme, un véritable exploit. L’année suivante, Jorge Sampaoli ne sera plus sur le banc rouge mais son successeur, Martin Lasarte, réalisera un doublé tout aussi retentissant.

Illustrations réalisées grâce à TacticalPad

Diego Reis et Enzo Leanni

Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

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