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Bruno Colombari : « Deschamps n’est clairement pas un adepte du coaching tactique » (2/5)

Rédacteur en chef de Chroniques Bleues et co-auteur de “Un maillot, une légende”, Bruno Colombari a accepté de répondre à nos quelques questions après le revers français de cet Euro 2020. Le récent fiasco de l’Equipe de France est alors vu par le prisme de l’histoire de la sélection.


Que peut-on penser de l’intégration de Karim Benzema ? S’est-elle faite trop tard ?

Probablement, oui. Intégrer un nouvel élément juste avant une phase finale s’est déjà fait, sauf que c’était plutôt un jeune, et pas un cadre : Amoros en 1982, Papin en 1986, Trezeguet en 1998, Ribéry en 2006… Là, on parle d’un joueur de 33 ans, qui arrive comme titulaire et qui chamboule un équilibre offensif installé depuis cinq ans. Au vu de ce qu’il réalise à Madrid, notamment depuis le départ de Cristiano Ronaldo, Benzema a évidemment toute sa place en sélection, et ni ses performances, ni son attitude ne sont en cause. Mais la complémentarité entre Griezmann, Mbappé et lui n’a pas fonctionné par manque d’automatismes et parce qu’il évoluait dans la même zone que Griezmann, et avec le même registre. C’est dommage, parce que les quelques moments où ça a fonctionné, comme en deuxième mi-temps face à la Suisse, c’était effectivement intéressant. 

Le bon timing aurait sans doute été l’automne dernier. Les Bleus ont joué onze matchs entre septembre et mars, contre des équipes au profil très différent (Croatie, Portugal, Suède, Finlande, Kazakhstan…), et là il y aurait eu le temps de travailler les associations devant, et sans la pression très forte qui a entouré les Bleus depuis l’annonce de la liste des 26 en mai dernier. 

La défense à trois est-elle viable ?

En tout cas, elle n’a pas fonctionné, mais c’était prévisible, d’autant plus que l’expérience menée à l’automne n’avait pas été concluante. Paradoxalement, depuis 2018 les Bleus jouent avec des latéraux qui sont des défenseurs centraux à l’origine (Pavard et Hernandez), à rebours de l’idée commune qu’en prenant de l’âge, les latéraux de formation ont tendance à finir dans l’axe : Bossis, Battiston, Thuram, Gallas, Abidal… Et le réservoir de défenseurs centraux est très fourni, quand on pense à Upamecano, Koundé, Konaté, ou à plus long terme à Fofana ou Saliba. Donc il y aurait potentiellement un vaste choix pour construire une défense à trois, d’autant que le niveau des latéraux est moindre. Mais c’est un dispositif tactique qui ne s’improvise pas, encore moins en phase finale d’un Euro sur un match à élimination directe. 

(Source : leparisien.fr)

La logique de groupe prônée par Deschamps n’a pas semblé fonctionner durant la compétition. Que pensez-vous de la gestion des remplaçants ?

La différence entre l’Euro 2020 et la Coupe du monde 2018 se voyait sur le banc, de toute évidence. En 2018, ce ne sont pas les remplaçants qui font gagner le tournoi, et d’ailleurs, hormis la rentrée de Nzonzi en finale contre la Croatie, ils ont été utilisés dans une logique de préservation du score en entrant très tard . Imaginez un instant ce qui se serait passé en cas de blessure ou de suspension d’un des quatre défenseurs, ou d’un des trois attaquants… En 2020, le banc était d’un tout autre niveau, mais avec deux paramètres différents : cinq changements possibles au lieu de trois, et 26 joueurs sur la liste, avec la nécessité d’en mettre trois en tribune, ce qui a créé un troisième statut dans le groupe : les titulaires, les remplaçants et les réservistes. Même s’il a pris soin de faire tourner ces derniers, le fait est que Léo Dubois ou Wissam Ben Yedder n’ont pas été impliqués, alors que Marcus Thuram n’a été utilisé que lors des neuf dernières minutes…

Les cinq changements auraient pu permettre plus de souplesse et ouvrir le champ des possibles, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Deschamps n’est clairement pas un adepte du coaching tactique, et contre la Suisse, le remplacement de Griezmann par Sissoko a privé les Bleus d’une arme essentielle en prolongations. De même, il n’a utilisé que quatre remplaçants, alors qu’il avait la possibilité de faire entrer en fin de prolongation Wissam Ben Yedder ou Mike Maignan, tous les deux spécialistes des penalties.

En vue de la Coupe du monde, que faut-il changer ? De la même façon, que faut-il conserver ?

Vaste question ! Je n’ai pas les compétences pour y répondre, même si le statut de sélectionneur de salon est extrêmement répandu… Dans mon travail sur l’histoire des Bleus, j’aime bien raisonner en termes de générations. J’ai publié une série d’articles sur ce sujet, en essayant de définir un joueur majeur pour chaque époque et d’en faire un fil conducteur générationnel. Selon ce principe, nous vivons actuellement dans la dixième génération de l’équipe de France, celle de Griezmann, qui a commencé début 2014 et qui a suivi celle de Ribéry, laquelle avait succédé à celle de Zidane, etc. Chaque génération dure en moyenne une dizaine d’années, parfois un peu moins, pour les générations intermédiaires comme celle de Papin (1986-1995) ou de Ribéry (2006-2014), parfois plus, comme celle de Platini (1976-1987) ou de Zidane (1994-2006). Celle de Griezmann a donc sept ans. Elle est loin d’être terminée, surtout qu’elle compte des joueurs jeunes comme Mbappé, Kimpembe, Pavard ou Hernandez. Pogba et Varane ont 28 ans, Kanté et Griezmann 30. Lloris et Benzema sont plus âgés, mais ils peuvent jouer jusqu’à la prochaine Coupe du monde. 

(Source : sofoot.com)

Mais à l’intérieur d’une génération, évidemment, rien n’est figé. Il y a en permanence des entrées et des sorties, des succès et des échecs, des temps faibles et des temps forts, comme dans un match en fait. Après l’Euro, certains joueurs vont disparaître, certainement Mandanda, sans doute Giroud, et on peut penser que Lenglet et Dubois ont perdu beaucoup de terrain sur la concurrence, et que les blessures à répétition de Dembélé ne jouent pas en sa faveur. L’équipe de France dispose d’une génération de très haut niveau, encore plus avec le retour de Benzema, mais on sait bien qu’additionner les talents ne suffit pas. Il faut arriver à créer une dynamique, un élan, un projet commun, ce que Deschamps avait su faire en 2016 et 2018, mais pas cette année. Heureusement, la Coupe du monde va vite arriver, dans seulement 17 mois. Il n’est évidemment pas question de faire table rase et de repartir à zéro, on n’est pas dans la configuration de 1986 ou de 2010.

Au final, qui doit prendre la responsabilité de cet échec ?

J’aime beaucoup la position de Jérôme Latta, des Cahiers du football, qui répète souvent qu’en football comme ailleurs, la probabilité d’échouer est infiniment supérieure à celle de réussir. Un Euro compte 24 participants, et 23 équipes vont le perdre, dont trois ou quatre favoris. On s’habitue vite aux titres, en oubliant parfois qu’ils sont l’exception alors que l’élimination est la règle. Dans un article récent, j’ai fait un parallèle entre France-Suisse 2021 et France-Argentine 2018. Le match de Bucarest pourrait être vu comme le match de Kazan qui aurait mal tourné, et inversement. A 4-2, alors que le match semble plié, Agüero marque dans le temps additionnel. Les Bleus s’énervent, une échauffourée éclate dans le temps additionnel, les Argentins se créent une dernière occasion de but et Di Maria ne trouve pas le cadre à six mètres des cages. Que se serait-il passé à 4-4 et prolongations à suivre ? Même chose si le tir de Coman dans le temps additionnel rentre au lieu de taper la barre de Sommer. 

Au-delà de ces détails qui peuvent changer complètement la perspective d’un match, et son résultat, évidemment que Didier Deschamps porte la responsabilité de l’échec : un champion du monde sorti en huitième de finale par une équipe moyenne, c’est très en dessous de ce qui était attendu. Il l’a d’ailleurs assumé dès la fin du match. Mais il ne doit pas être le seul. La préparation physique pose beaucoup de questions, surtout quand on sait ce que Grégory Dupont a apporté en 2018, où les Bleus ont fini comme des avions, alors qu’ils ont joué la finale de 2016 carbonisés. Je l’avais interviewé à Clairefontaine en juin 2019, juste avant son départ au Real Madrid, et il disait des choses très intéressantes et originales dans leur approche. La multiplication des blessures cette année, y compris à l’entraînement, et notamment celle de Digne contre le Portugal alors qu’il venait d’entrer, signe l’échec de Cyril Moine.

Enfin, il y a une forme d’usure qui s’installe quand un sélectionneur est là depuis longtemps. Joachim Löw a fait beaucoup progresser la Mannschaft entre 2006 et 2014, mais depuis elle plafonne, et il a clairement fait cinq ans de trop. Depuis l’automne 2020, Didier Deschamps a tenté beaucoup de choses, trop sans doute, et peut-être s’est-il senti indéboulonnable puisqu’il y a quelques semaines il disait qu’il se voyait bien continuer au-delà de 2022. Encore faut-il qu’il arrive jusque là…

Si Deschamps venait à partir, qui devrait le remplacer ?

On peut dire les choses autrement : Zidane est-il la seule alternative ? Apparemment oui, d’autant plus qu’il se place clairement comme le successeur de Deschamps, et depuis longtemps. Il a d’évidence fait ses preuves dans le contexte très compliqué du Real Madrid, avec plus de succès dans sa première partie entre 2016 et 2018 que depuis 2019.  Mais il ne faut pas projeter sur lui ce qu’il était en tant que joueur. Souvenons-nous du précédent de Platini, qui n’avait certes aucune expérience sur le banc quand il a été nommé sélectionneur en novembre 1988. Son équipe ne lui ressemblait absolument pas : elle évoluait avec une défense à cinq, trois milieux récupérateurs ou relayeurs et Papin et Cantona devant. Efficace (après quand même une élimination de la Coupe du monde 1990) mais pas beau à voir. Et complètement planté à l’Euro 1992. 

Zidane arriverait avec une expérience autrement importante (il a 49 ans, Platini en avait 33) et une légitimité incontestable, mais ce n’est pas la clé du succès. Et là aussi la pression serait énorme, décuplée par rapport à celle qui a suivi le retour de Benzema en mai dernier. De plus, le rôle d’un sélectionneur est très différent de celui d’un entraîneur de club : il n’est pas contraint par les limites d’un effectif, mais il dépend de la génération qu’il a à disposition. S’il n’a pas de latéral droit qui lui convienne, il ne peut pas demander à son président d’acheter le meilleur disponible sur le marché, il devra faire avec. Par contre, il connaît Benzema par cœur, et on peut imaginer qu’il saurait comment l’intégrer en attaque aux côtés de Griezmann, Mbappé et Coman, qu’on n’a hélas pas suffisamment vu à l’Euro. La perspective est plutôt excitante.

Propos recueillis par Enzo Leanni

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Publié par leannienzo

"Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes. Dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en oeuvre d'art" César Luis Menotti

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