Nos raisons de l’échec français (5/5)

Lundi 28 juin 2021, dans la nuit hongroise, l’ultime tir au but de Kylian Mbappé est arrêté par l’impérial Yann Sommer. Le Parisien condamne les derniers espoirs français de voir les quarts de finale pour la cinquième compétition consécutive. Même si le format de l’Euro 2012 ne permettait pas ce filtrage des huitièmes, l’échec est retentissant. Tous les pays nous enviaient le réservoir à disposition, ils sont désormais hilare face à la défaite que nous pouvons tenter d’expliquer en certains points.

Les entretiens menés à la suite de ce fiasco avec Elton Mokolo, Bruno Colombari, Thibaud Leplat et Christophe Kuchly ont servi à dégager un discours commun. La défaite française a soulevé de nombreuses questions autour de quelques problématiques. Les deux principales sont autour des figures de Karim Benzema et de Didier Deschamps. Le second impactant le premier puisqu’il est impossible de remettre son niveau en question mais davantage la cohérence de son retour aussi tardif. Le sélectionneur est concerné, directement ou indirectement, par chaque question, de la tactique pas toujours maîtrisée à la gestion du vestiaire. 

LA STABILITÉ CHAMBOULÉE

Le match face à la Suisse n’est qu’un condensé de tout ce qui ne fonctionnait pas depuis bien longtemps. Cent-vingt-minute pour une représentation accélérée du meilleur et du pire côté bleu. La défaite a peut-être même commencé plus tôt avec l’annonce des onze titulaires. Pour faire face à quelques blessures, Didier Deschamps a voulu changer tous ses plans, en débutant par son système. L’adepte de la stabilité a aligné un 3-4-1-2 où Adrien Rabiot et Benjamin Pavard étaient dans une position très inhabituelle de piston tandis que la paire fonctionnelle Varane-Kimpembe s’est vu rajoutée Clément Lenglet au milieu. 

(Source : letelegramme.fr)

Didier Deschamps a vu tous ses plans être contrecarrés. En premier lieu sur le flanc droit où Pavard ne su que faire aux montées de Ricardo Rodriguez suivies des ouvertures pour Steven Zuber. La Suisse ne change pas grand chose de ses matchs précédents mais, malgré l’adaptation exagérée, le roseau bleu ne plia pas longtemps avant de rompre. La déculottée a même été proche avant de voir Hugo Lloris détourner le penalty de Rodriguez. Cet arrêt marque le tournant du match sur le plan mental et tactique des Français. 

Très sceptique quant aux choix de Didier Deschamps, Thibaud Leplat estime tout de même : “Sur cet Euro, l’Equipe de France a joué au football pendant vingt minutes. Mais sur ces vingt minutes-là, c’est prodigieux ce qui s’est passé. J’ai rarement vu une équipe jouer aussi bien, vingt minutes de football de très haut niveau”. Une domination sans partage qui est, cependant, vite passée au second plan par une fin de match catastrophique menant les Bleus en prolongations puis aux tirs au but.

PLUS AUCUN CONTRÔLE

“Ces dernières années, on savait fermer la boutique” constate, désabusé, Hugo Lloris après la rencontre. Cela avait évidemment réussi à cette équipe qui devint championne du monde en faisant déjouer ses adversaires puis en les piégeant à la première occasion venue. Le prédateur s’est transformé en proie. Les quelques tâtonnements tactiques entrevus durant la phase de groupe se sont révélés fatals en huitième de finale. Il était difficile -pour ne pas dire impossible- de remettre en question le contenu des trois premiers matchs sans qu’on nous rappelle les poules de l’Euro 2016 et de la Coupe du monde 2018. 

On est champion du monde. On l’a été de telle manière. Cette manière est donc la meilleure. Le sophisme institutionnel du football français a fait perdre l’équipe nationale malgré les apparences d’une efficacité imperturbable. La remarque d’Hugo Lloris prouve d’ailleurs que les joueurs sont convaincus par le projet de jeu prôné par Didier Deschamps. Le capitaine estime que la boutique bleue n’a pas été convenablement fermée. Et ce malgré l’entrée de Moussa Sissoko à la place d’Antoine Griezmann. Deux minutes après l’arrivée de l’ancien toulousain sur le terrain, Mario Gavranovic prive la France d’une qualification en égalisant à trois buts partout. 

(Source : eurosport.fr)

Si Sissoko n’est pas exempt de tout reproche sur l’action décisive, il a surtout été un véritable frein à la reprise du contrôle. Le 4-2-4 avait fait disparaître ce contrôle et c’est dans ce chaos que l’Equipe de France a joué un football de très haut niveau. Paul Pogba avait par exemple une multiplication d’espaces et il aurait eu bien tort de se priver de les utiliser. Cependant, une fois l’écart creusé, le manque de contrôle a été une source de dilemme. Les Bleus ont de nouveau arrêté de jouer alors qu’il était possible d’appuyer sur les faiblesses suisses et ainsi porter le coup de grâce.

Finalement, le ballon et le bloc français ont reculé multipliant les possessions défensives. La Suisse a alors annihilé ce pseudo-contrôle en portant le danger sur des phases de contre. Les espaces dans lesquels s’engouffrait Pogba sont toujours disponibles mais ce sont davantage Freuler et Xhaka qui s’y plongent. Le troisième but de la Nati vient justement de ces trous béants dans la défense française. A noter également que lors dès la perte de balle du milieu français de Manchester United, les deux formations se retrouvent à cinq contre cinq (six bleus dans leur moitié de terrain en réalité mais Sissoko est déjà effacé), chose assez inédite. Surtout à ce moment du match. Surtout lorsque Didier Deschamps est sur le banc.

UN ÉCHEC AUX SOURCES MULTIPLES

Lors de nos différents entretiens, nous avons demandé à qui revenait la faute de cette élimination. Bien souvent, un homme semble pointé du doigt : le sélectionneur. Mais pour nous, simples passionnés de football, pointer du doigt ne suffit pas. Cela serait trop facile. Il faut savoir expliquer son raisonnement. En premier lieu, il y a chez Didier Deschamps ce que nous avions nommé un conservatisme lors de la publication de sa liste des 26. Cette envie de ne prendre aucun risque dans ses choix sur le terrain et dans l’animation certes, mais surtout dans ses choix d’hommes. Moussa Sissoko en est l’image type. En difficulté du côté de Tottenham, rarement titulaire ces derniers temps avec les Bleus, il ne semblait pas faire figure d’un réel remplaçant. Sans doute doit-il sa présence à l’élargissement de la liste avec 26 joueurs autorisés. Au-delà du choix tactique très défensif lorsqu’il remplace Antoine Griezmann, c’est son rôle et les erreurs passées qui laissent planer le doute sur sa présence ce soir-là à Bucarest. Sans doute Didier Deschamps avait-il oublié le scénario de l’Euro 2016. Un but presque venu de nulle part dont la responsabilité tient en partie à Moussa Sissoko. Un pressing inexistant, plus de gestes que de courses et le Portugal s’offrait son premier grand titre international. 

Cinq ans plus tard le score, le joueur et la minute ne sont pas les mêmes mais le scénario est un copié collé. L’attentisme de Sissoko coûte une nouvelle fois un but crucial à l’Equipe de France. Bien que ce but soit une cascade de mauvais choix, il n’en demeure pas moins que la responsabilité du milieu défensif des Spurs est belle et bien visible. 

Dans cet élan de conservatisme, Benzema est presque venu pour cacher la difficulté que rencontre Deschamps pour intégrer de nouveaux joueurs dans le groupe puis dans le onze. Personne n’était dupe, la convocation de Jules Koundé n’allait pas promettre au Sévillan un grand temps de jeu. Pourtant, dans cette charnière centrale à trois, il possède le profil parfait pour venir s’intégrer aux côtés de Kimpembe et Varane. Très bon relanceur, joueur qui aime aller de l’avant mais également très solide sur les un contre un. Une autre qualité ventée de tous sont ses duels aériens dont il ressort presque toujours vainqueur. Peut-être que ce point clé aurait pu éviter ce 1-0 dont la passivité de Clément Lenglet a fait le bonheur de Seferovic. D’autant plus que les rares minutes jouées par Koundé avec les Bleus étaient convaincantes, même lorsqu’il fut positionné en latéral. La concurrence comme excuse ? Difficile à accepter. Clément Lenglet est en méforme depuis de nombreux mois avec le FC Barcelone, devenant presque un maillon faible dans le onze de Koeman. Kurt Zouma n’est pas non plus dans la forme de sa vie. Koundé semble le prétendant le plus logique à cette troisième place en défense centrale. Sans doute une blessure a-t-elle obligé Didier Deschamps à titulariser un Clément Lenglet en difficulté tout le long du match. Mais cela ne peut pas tout justifier. Pourquoi le très bon Kingsley Coman n’a-t-il pas eu le droit à plus de temps de jeu ? Pourtant lui, tout autant que Rabiot, aurait pu s’adapter à ce rôle de piston grâce à ses qualités de vitesse et son implication défensive. 

Néanmoins la faute ne peut être remise sur les choix d’un seul homme. Comme il aime le rappeler dans la victoire, Didier Deschamps est entouré d’un staff. Un staff qui a, par exemple, pour rôle de préparer physiquement les joueurs, qu’ils soient au meilleur de leur forme pour les matchs. C’est une partie du travail lors du stage de préparation qui soulève beaucoup de questions. Comment un groupe peut-il connaître autant de pépins physiques alors qu’il est entouré de nombreux spécialistes ? Les choix de faire du travail physique et du cardio étaient-ils une bonne idée ? Ne fallait-il pas prioriser le jeu au physique, lorsqu’un cadre vient s’imposer dans le onze type ? Des questions dont seuls les spécialistes connaissent la réponse, mais dont tous les fans sont en droit de se poser. Koundé, Dembélé, Hernandez, Digne, Lemar et Thuram, tous ont connu une blessure en 15 jours de compétition. Difficile d’aborder sereinement une coupe du monde 2022 avec cette inconnue de la préparation pour un calendrier chargé en plein automne. 

Un calendrier qui a lui aussi sa part de responsabilité dans l’élimination très prématurée des Bleus. Ce n’est plus un secret, les joueurs jouent trop. Les matchs se sont multipliés ces dernières années et avec la création de l’Europa Conference League rien ne risque de s’arranger pour des clubs avec moins de budgets. Entraîneurs et joueurs le disent, la santé des acteurs principaux du jeu dirigé par l’UEFA est en danger. Mais rien ne semble vouloir arrêter les intérêts des dirigeants, pas même un malaise cardiaque en pleine rencontre.

(Source : Getty Images)

Le grand virage en 2022 ?

Pour conclure nos entretiens avec ces spécialistes du ballon rond, nous les interrogions sur l’avenir des Bleus. Comment éviter un nouvel échec au Qatar ? Que doit être changé et que doit être gardé d’ici l’échéance de 2022 ? Bien souvent c’est le départ de Deschamps qui est demandé pour apporter un renouveau à cette équipe aux égos grandissants mais au collectif en perdition. Un bien triste constat pour un sport qui se joue en équipe. Et bien souvent c’est le nom de Zinedine Zidane qui est cité pour venir mettre du calme dans ce vestiaire. Le constat est tout aussi simple qu’inquiétant, qui d’autre que Zidane peut avoir un tel impact sur le groupe France ? Les entraîneurs aux projets de jeu sans doute plus précis et plus intéressants se multiplient. Mais auront-ils l’aura et le charisme pour s’imposer face aux cadres ? Difficile d’imaginer un Laurent Battles imposer ses idées à un Killian Mbappé dont la simple sortie du terrain lors d’un match de ligue 1 n’a pas été de tout repos pour Thomas Tuchel.

Et si le problème était plus profond ? Sur cette édition 2020 de l’Euro c’est bien le jeu, la gestion de Benzema et des remplaçants ainsi que les choix tactiques qui semblent avoir été le problème. Mais le départ de Deschamps suffirait-il pour retrouver une équipe compétitive et plaisante à voir jouer ? Nous avons sans doute la seule question qui ne peut rester sans réponse. Nous le savons c’est toute une fédération qui doit être changée, tant sur la mentalité, sur les valeurs, mais aussi sur la formation des plus jeunes aux entraîneurs. Comme le disait Thibaud Leplat, il est bien difficile de tout changer d’un seul coup. Mais cet échec à l’Euro pourrait bien être le feu vert à cette vague révolutionnaire du football français. Un constat peu-être positif au vue des dernières nouvelles. Noël Le Graët réélu à la tête de la fédération avec Didier Deschamps comme entraîneur de l’équipe de France A au moins pour la Coupe du Monde 2022, tout le monde ne semble pas prêt pour changer le ballon rond tricolore.

C’est ainsi que se clôt cette semaine spéciale retour sur l’Euro des Bleus. Merci à Elton Mokolo, Bruno Colombari, Thibaud Leplat et Christophe Kuchly pour leur disponibilité et leur participation. Un grand merci également à Louis et Edouard, pour le travail de l’ombre dans la correction et la mise en page des articles. Enfin merci à vous lecteurs, qui êtes de plus en plus nombreux à nous lire ainsi qu’à partager notre travail !

Oscar Josse et Enzo Leanni

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